La grande solitude intérieure

Dans la vie, comme dans l’acte créatif, il y a de bons jours, et d’autres qui le sont moins. Aujourd’hui était un jour sans ressort et sans inspiration. Un jour où j’ai eu beau essayer, il ne s’est rien passé. Rien n’a vibré, aucun chemin ne s’est dégagé. J’ai eu l’impression de gâcher mes couleurs et mon temps. J’en suis sortie frustrée.

P1060233L’échec fait partie du processus de création. Il faut l’accepter, surtout lorsqu’on se lance sur la toile, comme je le fais, avec strictement aucune idée en tête. De l’imprévu peut surgir une composition surprenante et équilibrée, un tableau dont on dira en le regardant qu’il « fonctionne », parce que bien qu’achevé, il laisse au spectateur une place pour qu’il y trouve sa vision, son interprétation. Mais la toile peut aussi apparaitre illisible, brouillonne, ratée… Un vrai gâchis.

L’échec est là, donc, comme une possibilité. Jusqu’au bout, on essaie de faire tout ce qu’on peut pour parvenir à un résultat, mais en dépit des efforts, et sans qu’on sache forcément pourquoi, parfois on n’y arrive tout simplement pas…

Je crois qu’à ce sujet, j’ai bien évolué, et l’échec ne me paralyse plus. Je sais qu’il est toujours possible de revenir en arrière si la peinture n’a pas encore séché, de la recouvrir si telle touche de couleur n’a pas l’effet escompté, voire de recommencer en étalant un peu de gesso sur la surface récalcitrante.

Ce que je trouve plus difficile à supporter parfois, surtout quand après des heures de travail je me retrouve dans une impasse qui ne me laisse pas d’autre choix que de jouer à « ground zero » en repartant d’une surface vierge, c’est cette solitude incontournable. La solitude de celui qui créé – celle que Rilke appelait la grande solitude intérieure – parce que face à la toile, face à la feuille blanche, chacun sait que lui seul peut faire aboutir l’idée ou l’envie qu’il a en tête. Dans ce travail d’accouchement, personne ne peut l’aider.

Et cette douleur qu’évoquent parfois les écrivains, je pense qu’elle se situe là, dans ce face à face entre l’artiste et le support, quand on sent que quelque chose se trame à l’intérieur, mais que c’est encore trop indistinct, trop nébuleux, trop brûlant ou trop risqué pour que l’élan porte jusqu’à la feuille, jusqu’à la toile.

Et pour moi, cette solitude va encore plus loin. Parce qu’au-delà de la solitude dans le processus créatif, il y aussi celle que l’on éprouve lorsqu’on est incompris. En tant qu’artiste, c’est ce risque ultime que chacun prend : accepter de rester longtemps, et peut-être à jamais, incompris…

C’est parce que la création est une véritable école de vie, et qu’elle oblige à se confronter sans cesse à soi-même, à ses capacités, à ses limites, à ses idées tantôt larges, tantôt étriquées, dans un face à face sans relâche, qu’elle s’avère si riche, et si difficile.

Accepter l’échec. Accepter l’attente. Accepter la solitude. Accepter l’incompréhension.

Autant d’éléments qui vont totalement à contre-courant de l’époque actuelle, qui n’a que vitesse et performance à la bouche. Et renforcent encore davantage cette troublante impression d’isolement qui parfois me saisit…

Edit du 12 février : contrairement à ce que certains ont pu penser à la lecture de cet article, il n’y a là aucune tristesse. Mon but était simplement de montrer l’envers de la création, de parler de ce processus, parfois source de jubilation, parfois source de frustration. Avant d’aboutir à un quelconque résultat, il y a parfois un long, long chemin. Qui, la plupart du temps, est réjouissant…

17 commentaires sur “La grande solitude intérieure

  1. Je te remercie d’avoir expliqué ce ressenti si authentique. Cela m’aidera aussi à appréhender l’envers d’autres oeuvres, dans n’importe quel domaine artistique. Et même dans mon boulot (certains jeunes se prennent déjà pour des artistes et se découragent si facilement, ils ont du mal à persévérer malgré tout.)

    1. Merci pour ton commentaire, Anne. C’est vrai que cette exigence de la création nécessite une certaine force intérieure, et beaucoup de détermination. Je l’apprends au fur et à mesure. Et j’en apprends sur moi aussi, c’est ce qui rend la démarche si intéressante, même si pas toujours facile. Bises.

  2. « L’échec fait partie du processus de création » dis tu …et aussi du processus de vie, non 😉
    Ce qu’on a tendance à refouler ces temps-ci , dans une envie que nos vies soient comme un film parfait …
    Bon, moi, il me parle ce billet… Tiens , d’ailleurs , je vais retourner le lire, plus lentement 🙂

  3. Je me retrouve pas mal dans ton texte je dois dire. Les blocages, quand ils surviennent, sont quelque chose que l’on ne peut affronter que seul, même si par ailleurs on est soutenu. Nul forme de tristesse en effet, mais plus des interrogations, des remises en causes, ou simplement rien ^^ Des fois un peu de rien peut amener vers la lumière 🙂
    merci pour ce partage des coulisses 🙂

  4. Crois dur comme fer à cette grande solitude intérieure dont parlait Rilke mais dont tu parles aussi très bien. Cependant je m’interroge sur quelque chose : à quel moment sait-on qu’une œuvre est terminée où aboutie ? Ce qui te paraîtra bancal sera peut-être lu autrement par tes lecteurs où ceux qui regardent un de tes tableaux ? Dans tous les cas je suis d’accord avec toi pour dire que l’échec est nécessaire pour avancer mais pas tout le temps non plus , du moins ne pas l’éprouver tout le temps… et je pense que tu as trouvé ton rythme et ton point d’ancrage…

    1. Avec le recul permis par le temps, je prends conscience qu’on est vraiment toujours en mouvement, intérieurement. Comme de grandes plaques tectoniques qui bougent sans cesse en nous, modifiant le paysage, nous polissant, nous étrillant parfois. Voilà trois mois que je sens ce changement produire en moi ses effets. Après le flou de l’inconnu, quelque chose émerge enfin. Une acceptation nécessaire à la mue je crois. Merci pour ton message et tes encouragements. Des bises iodées.

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