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Quatre heures du matin. Je ne dors plus. Cette urgence au creux du ventre, presque comme une contraction. Aller écrire. Aller jeter sur le papier. Des mots. Des morceaux. Il faut peut-être ce réel détraqué par l’insomnie pour atteindre cette écriture vraie. Dans cette ivresse créée par la privation de sommeil, dans cet instant suspendu entre deux tranches de jour. La nuit, noire, comme celui que j’ai l’impression de porter en moi parfois. Un noir épais, pâteux. Un noir de tube de peinture. Un noir qui éteint tout.

Non-couleur de ce temps de solitude nocturne, où je tourne d’abord dans mon lit et dans mes pensées qui toutes se précipitent, comme des points sur la page. Un grand rassemblement de passé-présent, qui s’affole et s’agite, avant que je ne consente à monter dans la chambre-vigie, pour laisser s’écouler enfin le flux. Un semblant d’ordre apparait avec les mots, mais le contour des lettres contient à peine cette lave qui bouillonne et cherche à s’écouler.

Expurger. Ou bien juste se vider. Presser le trop-plein de tout ce qui voudrait être, et ne le peut pas. Un épanchement sur le buvard virtuel d’une feuille sans matérialité. Se consoler. Se bercer de mots. Adoucir un peu les bords de la lucidité, qui finit par tout rendre insupportable, à force d’absurdité et de finitude. Ce qui m’empêche de dormir. Ce qui flingue ce repos dont pourtant j’ai besoin : ressentir trop fort, et trop loin, comme toujours. Sentir que tout est déjà inscrit dans les paumes de mes mains, dans ces câbles fins, ces vaisseaux qui remontent vers mon cœur. Et que c’est cette inscription qui cherche à s’enfuir sur la page, parce que tout ça devient trop lourd à porter. A supporter.

Je vis en funambule, sur la tranche de la feuille. Avancer et maintenir l’équilibre, pour ne pas chuter, rechuter dans ce qui pourtant a la force des évidences. Essayer de faire comme les autres. Me distraire et croire. M’accrocher à ce présent qui ne sauve de rien. Et je sais que demain, relisant ces lignes, je trouverai tout cela ridicule et pathétique. Est-il donc interdit de s’interroger sur l’inanité de la condition humaine autrement qu’au cœur de la nuit? Le jour l’éclaire peut-être d’une lumière trop crue, et par conséquent insupportable.

Avant, on voulait vivre. Maintenant, on veut vibrer. On veut ressentir. Comme si on s’était définitivement coupé d’une part de soi, et qu’on cherchait à la retrouver par d’autres moyens. Non pas en partant de notre épicentre, mais plutôt en provoquant de petits séïsmes depuis l’extérieur. Des stimulations. Comme pour nous réanimer. Nous sortir de notre coma trop consentant.

Comment fait-on pour vivre? Vivre vraiment? Vivre en se moquant de tout et surtout du mot fin? Est-ce encore possible dans ce monde où tout le monde surveille chacun? Où l’argent dicte tout? Est-ce qu’il faut tout lâcher, renoncer, partir? Parfois l’impression que nous vivons comme les personnages de cette histoire juive racontée au creux d’un roman, qui tous cherchent le chemin pour ne surtout pas sortir.

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Ce qui jaillit de mes tripes, à quatre heures du matin, ce n’est dans le fond ni le noir ni le désespoir, mais plutôt cette puissance de vie qui ne demande qu’à s’exprimer. Qui n’en peut plus de devoir se tapir dans ce lieu confiné où elle ne dérange plus personne depuis trop longtemps. Peindre trop large, et déborder du cadre. Ne plus retenir ni le geste, ni la pensée. S’étirer dans toutes les dimensions, et tant pis pour les censeurs. Ça demande un effort considérable, pour celle ou celui qui a été élevée dans une cage trop petite. Car ce qu’on nomme « éducation » n’est, bien souvent, qu’une tentative d’amoindrir. Contraindre au sous-régime des êtres dont le potentiel fait peur. Tenter de doucher/briser/cautériser cette puissance vitale qui est comme un fauve qui attend son heure pour bondir.

Car c’est extrêmement dérangeant les gens qui vivent, pour le bourgeois confit entre ses placements, sa bonne réputation, et ses assurances sur la vie. Oui, le monde aujourd’hui se résume souvent à cette proposition de banquier : prendre une assurance contre les risques de la vie! Si on n’en riait pas, ça nous ferait pleurer…

La vie est dans la démesure et dans l’excès de soi-même. Dans le dépassement, la pulvérisation des frontières trop commodes qu’on voudrait nous faire tenir pour légitimes quand elles ne sont que morales, ou légales. La vie est création. Et jouissance de la création. La vie est dans la curiosité. Dans l’appétit. Dans le jour et dans la nuit. La vie est dans le rejet de tout ce qui nous entrave. La vie ne prend ni somnifères ni anxiolytiques. La vie pousse, en bordel, anarchique, si précieuse pourtant. La vie fait la sieste sous les pommiers en fleurs. La vie se dore au soleil et se moque de la nuit, puisqu’il fait jour ailleurs…

Dans le fond, si je ne dors pas, c’est pour mieux répondre à cette urgence à vivre. Pour sentir dans tous mes membres le poids de cette fatigue qui enivre et détache des contingences. Pour traverser les apparences, et les illusions créées par la lumière.

Atteindre d’un trait l’essentiel.

Toucher de toute la surface de ma peau ce qui souffle et palpite. Gymnastique de toute  respiration. Me gorger, et puis consentir à force d’épuisement à lâcher. Mots – idées – paroles – caresses – gestes – élans pour qu’ils s’envolent et aillent vivre ailleurs, sur d’autres pages, sur d’autres peaux, dans d’autres regards.

Essaimer.

Et semer.

Essayer.

Et s’aimer.

Toute la philosophie de mes nuits tient peut-être dans ces mots-là.