« Il est nécessaire d’avoir cinq cents livres de rente et une chambre dont la porte est pourvue d’une serrure, si l’on veut écrire une oeuvre de fiction ou une oeuvre poétique. »

Virginia Woolf, Une chambre à soi

A l’origine, il n’y a justement pas de chambre. Sur les plus anciennes photos – depuis perdues – je suis un bébé aux épais cheveux bruns dans un lit en rotin, placé dans un coin du séjour de la petite maison où vivent mes parents. J’ai une peluche de nature indéterminée – écureuil? ours? – rouge qu’on a appelé Roudoudou et que j’adore. Parait-il.  J’imagine que depuis ma position horizontale, je peux suivre dans les moindres détails les échanges de mes parents, que je les entends vaquer et que je respire la fumée de leurs cigarettes (eh oui, c’est les années 70, le tabac n’est pas tabou…)

Plus tard, je dors dans le canapé-lit qu’on déplie pour moi chaque soir. J’ai encore dans ma mémoire le bruit particulier que font les ressorts en se détendant. Je suis toujours dans le séjour. Je me mets au milieu du matelas, et aligne consciencieusement mes peluches et poupées de chaque côté. On est au moins dix dans mon pieu! C’est la fête! J’ai cinq, six ans.

Vers sept-huit ans, je suis toujours dans la même pièce, mais cette fois sur la couche haute d’un lit superposé dont ma sœur n’habite pas encore l’étage inférieur. Elle dort dans mon ancien lit en rotin. Elle fait toujours du bruit à l’heure du coucher, prise d’une sorte de frénésie qui la fait ruer dans son lit. Je me plains d’elle à ma mère, dis qu’elle m’empêche de dormir. Ma mère gronde un peu, beaucoup. Je suis ravie. Et puis quand enfin ma sœur a cessé ses ruades et s’est endormie, que mes parents sont en dessous, dans l’ancienne cave aménagée en pièce à vivre, je sors ma lampe de poche couleur moutarde et je lis sous les draps. De préférence Le club des Cinq, Langelot ou Alice. Ma mère remonte régulièrement pour aller chercher des trucs dans la minuscule cuisine ou dans le réfrigérateur qui est juste en face de moi. J’éteins précipitamment quand je l’entends arriver. Parfois, je ne l’entends pas et je me fais engueuler. Il y a école demain, et dans ces cas-là, pour ma mère, le sommeil, c’est sacré (pour moi, c’est la lecture qui est sacrée, mais ça, elle ne peut pas le comprendre…)

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Quand j’entre en sixième, mes grands-parents qui habitaient la maison plus vaste d’en face sont partis prendre leur retraite en Bretagne, et mes parents ont passé l’été à faire des travaux pour rendre les chambres habitables. Me voici donc installée pour la première fois dans une chambre munie d’une porte, et que personne n’a besoin de traverser pour se rendre ailleurs. Les murs sont recouverts de papier peint à petites fleurs roses. Il y a de la moquette chinée au sol. Dessous, le plancher craque. Lorsque la chambre n’a pas été aérée, je décèle toujours l’odeur caractéristique qui, dans ma mémoire, est liée à mes grands-parents. La large fenêtre donne sur la rue à sens unique et l’usine de brique rouge juste en face. J’habite au numéro 5 de la rue Lavoisier, dans une banlieue qu’on dit rouge (entendez, communiste). Il y a encore beaucoup d’usines, d’ouvriers. Il y aussi des foyers de travailleurs étrangers. Au bout de la rue, en face de mon ancienne école maternelle, subsistent des ateliers où l’on répare des voitures, où l’on fabrique des néons. Antres obscures et mystérieuses qui sentent le cambouis et la poussière… 

Dans cette nouvelle chambre, le lit superposé a été démonté. Ma sœur et moi dormons dans ces lits jumeaux. Pour l’occasion, ma mère nous a emmenées au grand magasin Le Printemps pour acheter des couettes, qui commencent à être à la mode. Le partage de l’espace est toujours problématique. La différence d’âge entre ma sœur et moi – six ans et demi – nous amène à avoir des centres d’intérêt éloignés. Et ma petite sœur est comme toutes les petites sœurs : elle veut savoir ce que je fais et me colle. Elle veut “faire comme moi”. Elle m’exaspère, je n’ai aucune patience. Nous nous disputons régulièrement.

Ce n’est que lorsque j’entre en classe de seconde que j’ai enfin, définitivement, une chambre à moi. J’ai quinze ans. Les rares fois où j’ai bénéficié d’une réelle intimité auparavant, c’est à l’occasion de mes vacances chez mes grands-parents en Bretagne. D’abord l’ancienne chambre de ma mère et de ses sœurs, qui donnait sur la rue principale de la ville où elles étaient nées, et où rien n’avait changé. Je me souviens que j’aimais y entendre le bruit de la circulation. Puis côté maternel et paternel, dans des maisons neuves que mes grands-parents avaient fait construire, les uns à la campagne, les autres au bord de la mer.

L’une était bleue et donnait sous les toits. J’y avais un grand lit, rien que pour moi. La nuit, par la fenêtre, je pouvais voir certains phares s’allumer. Exigüe, elle avait un aspect douillet et secret à la fois. C’était une chambre faite pour la rêverie.  L’autre était blanche, et donnait sur un grand jardin où l’on venait tout juste de planter arbres et arbustes. Une étagère-bibliothèque supportait toute la collection de romans Rouge et Or qui avait appartenu à ma mère et à mes tantes. Un vrai trésor dans lequel j’adorais piocher chaque été.

A l’heure où j’envisage de me lancer dans cette exploration sur le thème d’une chambre à soi, je m’interroge donc : l’idée m’est-elle venue parce que cet espace intime est un luxe que je n’ai connu qu’assez tardivement? Par comparaison, mes enfants ont toujours eu leur propre chambre… Ma vie de couple ayant commencé assez tôt, j’ai aussi vite perdu ce privilège.

Comment préserver une bulle privée quand on vit en couple, et pire, en famille? J’ai connu des amis dont la “chambre” n’était qu’un palier situé au carrefour des chambres de leurs enfants. D’autres où la mère entrait sans frapper sur le territoire de ses adolescents. La façon dont on organise son territoire en dit beaucoup sur nous, sur la conception du couple et l’importance accordée à l’intimité de chacun. Nous sommes toujours des animaux, quoi qu’on en dise…

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La place accordée à chacun dans un lieu de vie, et surtout la possibilité donnée ou non de s’isoler, de se retrancher pour un temps, est essentielle. Aujourd’hui, si les mètres carrés n’étaient pas devenus si coûteux, les constructeurs et les architectes pourraient faire preuve d’un peu plus d’audace dans la construction des habitations et la distribution des pièces. Penser à créer des alcôves, des modules, des pièces communes et d’autres à usage personnel. Et même des entrées séparées, pour ceux qui veulent marivauder ou vaudeviller un peu… 

Je crois qu’une forme d’intimité doit être à tout prix préservée, parce qu’on a besoin de se retrouver seul(e) avec soi-même de temps en temps. On a besoin de silence, et d’intériorité. Il faudrait avoir l’opportunité de s’éloigner un peu, de n’être plus obligé(e) de composer avec le corps de l’autre, de regagner sa liberté de mouvement, et tout l’espace calme et serein dont nos pensées ont besoin pour s’épanouir. S’affranchir des pactes, des serments, des obligations, des devoirs, de la bienséance et des habitudes pour retrouver une forme de liberté. Cet espace intérieur et extérieur nécessaire à toute  créativité…

Alors, une chambre à soi? Il est temps que je me penche sur la question… Je serais curieuse de savoir aussi ce que cela évoque pour vous. 

Ce texte est le premier d’une série sur le thème de la chambre. Pour en savoir plus sur mes thèmes d’exploration, vous pouvez jeter un œil par là...

Les photos ont été prises au Festival des Jardins de Chaumont sur Loire, en juin 2016.