Je ne suis pas partie très loin, mais je n’ai pas choisi ce lieu par hasard. La première chambre où j’ai décidé d’aller passer une nuit est située dans un hameau, près de Commana. Cette bourgade de mille et quelques habitants est le lieu où a vécu une partie de ma famille maternelle. Derrière un portillon de bois gris, tout au fond d’un jardin rendu ombreux par deux immenses buis, vivaient l’oncle et la tante paternels de ma mère. Je venais leur rendre visite lors de mes séjours bretons. J’y ai quelques souvenirs : un gadin magistral qui m’a laissé sur le genou une cicatrice qu’on voit encore, une maison basse sentant l’encaustique, les dix francs que me donnait Tante Guite pour aller m’acheter des bonbons chez Madame Le Sein, le Fanta que buvait ce grand-oncle presque timide, dont on m’avait dit qu’il avait été fait prisonnier pendant la guerre. Frère et sœur, ils vivaient ensemble dans ce coin des Monts d’Arrée. Ils allaient au jardin, sabots de bois aux pieds. Leur maison basse et cachée avait quelque chose de celles des contes. Il me semblait toujours qu’il y avait là un mystère qui planait, des non-dits, des renoncements peut-être, une manière de s’extraire du monde pour cesser de souffrir.

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A deux kilomètres de là, je trouve facilement le lieu-dit Kervéroux où je suis attendue pour la nuit. C’était autrefois un village de tisserands, dont les maisons ont ensuite été reconverties en fermes. Aujourd’hui, les quatre ou cinq maisons qui le composent ont toutes été joliment restaurées. Elles sont nichées dans une exubérante verdure, à peine signalées par un calvaire qui tend ses doigts vers le ciel. J’y arrive après une chaude journée passée à marcher. Je suis chaleureusement accueillie par le couple qui vit là et tient ces chambres depuis une quinzaine d’années, Marie-Thérèse et Michel Lancien. Lui est sculpteur et cette particularité a évidemment pesé dans mon choix. Je suis toujours curieuse de découvrir le travail d’autres artistes, d’échanger avec eux.

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Pour atteindre la chambre, il faut monter quelques marches de pierre. Le bâtiment aux murs épais est caché par la vigne vierge. A l’intérieur, le parquet est recouvert d’un blanc épais, les murs sont jaune de Naples. La décoration est soignée, composée de meubles anciens, sans doute chinés et restaurés, avec une multitude de petits détails qui rendent l’ensemble charmant : des cadres variés autour de vieilles photos, le parme des fleurs d’hortensias dans un vase, des flacons anciens de verre bleu dans la salle de bain. La journée est encore brûlante, mais à l’abri de ces murs bâtis il y a quelques siècles, un peu de fraîcheur demeure. Après m’avoir donné toutes les informations nécessaires à ma survie (restaurants des alentours, horaire et lieu du petit-déjeuner), mon hôtesse me laisse prendre un peu de repos.

Je me défais de mes vêtements empesés de sueur après ma randonnée de douze kilomètres à une température proche des trente degrés, et vais me rafraîchir sous la douche. Ensuite seulement, je peux envisager de m’asseoir pour m’imprégner de l’atmosphère du lieu.

La porte est ouverte sur le campagne bretonne. J’entends au loin les bruits d’un tracteur et les cris d’un homme. Plus près de moi, un carillon agité par le vent diffuse dans le jour déclinant ses notes évanescentes, comme un pinceau qui chatouillerait le silence. Je m’installe au bureau de la chambre, mets ma tablette en position d’écritoire. Devant moi, quelques photos de famille, dont une attire mon regard. On y voit un couple très fin du XIXème siècle posant avec le plus grand sérieux. Devant eux, juché sur une sellette, un petit chien. J’observe plus attentivement l’air débonnaire de l’homme, le visage pincé de la femme, la présence du petit chien. Je me demande quelle histoire se cache sous cette photo. Que fait ce chien entre ce couple? Quel est le message de sa présence sur ce cliché? Il en faut peu pour mettre en route mon imagination.

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Etre seule me donne la sensation curieuse de me retrouver. Cela signifie-t-il que je perds une partie de moi quand je suis avec ceux que j’aime? Qu’une ou plusieurs facettes de ma personnalité sont alors escamotées? J’apprécie le silence, et de n’avoir pas autre chose à faire que de me préoccuper du lieu où j’irai dîner. Là, dans cette chambre, j’ai l’impression d’avoir tout le temps devant moi. Le temps de flâner, de rêver, d’écrire, de sonder mes pensées comme un jette des cailloux dans un puits. L’écoulement du temps est différent dans la solitude. Il se distend, s’élargit. Il prend une autre consistance.

coucher de soleil

Après le dîner, je reprends ma position au bureau, je note quelques lignes, puis m’interromps pour ressentir, essayer d’être pleinement là. Un mal de tête brouille mes impressions. J’ai du mal à me concentrer. Je me rends compte qu’en dispersant mes affaires, j’ai pris possession de cette chambre, au moins pour quelques heures. C’est devenu ma chambre, mon territoire. J’y ai répandu mon désordre, mes pensées, mon parfum. Entrent-ils en résonance avec ceux qui ont dormi là avant moi? Avec ceux qui jadis possédaient ces maisons et les habitaient autrement? J’imagine des paysans endurcis par la vie dans les terres, survivant difficilement de leur travail dans les champs, soumis au cycle des saisons. Les hivers sombres et froids devaient être particulièrement longs. Ici, comme partout, des naissances, des morts et la vie entre les deux. 

calvaire

Au matin, mon premier geste est d’aller ouvrir la porte. De fines gouttes de condensation se déposent sur la vigne vierge, les hortensias. Le paysage est pris dans l’épaisseur du brouillard. Je vois à peine à vingt mètres. Les contours sont brouillés, le paysage comme effacé. Je vais me recoucher un moment. Je laisse le dehors pénétrer au dedans. Son gris ouaté, son silence magnifique. J’ai l’impression d’avoir été transportée dans un autre pays, celui de ces histoires anciennes qu’on dévidait le soir à la veillée, autour de la cheminée.

Ponctuelle, je me présente à l’heure dite pour le petit-déjeuner. C’est Michel Lancien qui m’accueille. Un seul couvert dressé sur la grande table qui fait face à la cheminée. La maison est à l’image de ses habitants : confortable, originale et riche de mille détails qui attirent l’œil. Aux murs, des toiles, des dessins du maître de maison ou d’autres artistes. Sur une console, des sculptures dont une troupe d’étranges cavaliers qui attire tout de suite mon attention. Leur forme, le mélange des métaux, l’originalité des pièces trouvent un écho en moi. J’ai l’impression qu’ils vont se mettre au galop dans l’instant pour rejoindre la lande toute proche.

Le maître de maison me sert un thé, et puis s’assoit à ma droite. Je me sens un peu gênée comme s’il s’agissait là d’assister au petit-déjeuner de la reine. Manger face à quelqu’un qui ne mange pas, essayer de ne pas mettre des miettes partout – c’est raté – et ne pas oublier de ne pas parler la bouche pleine. Cette situation un peu incongrue m’amuse. Nous discutons de peinture, de sculpture, de tennis et de gauchers. Son épouse arrive, et la conversation prend un tour un peu différent, sur la région et son inéluctable(?) désertification. Une heure passe comme un rien. Le sculpteur me propose ensuite de visiter le lieu où il expose ses créations.

C’est une ancienne grange, à la charpente très ancienne, et apparente. Pierres nues, panneaux de bois : l’ambiance rugueuse se prête bien à la mise en valeur des sculptures. Certaines sont en métal, et représentent le plus souvent des silhouettes ou des masques. D’autres sont des compositions faites de morceaux de bois, de taille et d’essence différentes. On dirait un peu des villes modernes vues du ciel. D’autres cavaliers piaffent d’impatience de courir rejoindre les steppes. Certaines pièces trahissent clairement l’humour de leur créateur, et la part de jeu qui entre dans toute forme d’art. Elle disent aussi son goût pour la vie et sa manière tranquille d’être au monde. Du moins est-ce ainsi que je le ressens.

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La rencontre touche à sa fin. Peut-être a-t-elle été trop rapide? Sans doute y aurait-il encore des choses à se dire, des impressions à échanger, d’autres moments à partager. Je sens chez cet homme la richesse donnée par l’expérience, du cœur, ainsi qu’une forme de sérénité. Et cela me plait parce que je me sens plus proche des artistes qui travaillent avec leurs tripes et leurs mains que de ceux qui manient des concepts, trop froids à mon goût.

Plus tard, alors que je serai à nouveau en train d’arpenter les landes couvertes de bruyère en fleurs, je penserai aux cavaliers et regretterai de n’avoir pas réussi à me décider à en acquérir un. Peut-être est-ce juste une ruse pour avoir l’occasion d’y retourner. Se donner la possibilité de revenir à cette part d’inachevé qu’on laisse toujours derrière soi…

Liens :

Chambres d’hôtes de Kerveroux
Site de Michel Lancien.