Partir seule est une manière de m’éprouver, surtout dans la marche. Le premier jour, je fais douze kilomètres autour de Saint-Cadou. La journée est très chaude, comme cela est arrivé quelques fois cet été en Bretagne. On frôle les trente degrés. Je cueille des mûres tièdes en route et puis me concentre sur le chemin, car ce n’est pas toujours bien balisé. Le soleil me tape sur le crâne. J’enchaîne les pas, alourdie par mon sac à dos. La visibilité est excellente et depuis la colline sur laquelle se déroule le chemin, j’ai l’impression d’être en montagne. Je ressens une sorte d’exultation à être ainsi au milieu de la nature, dans les centaines de nuances de vert qui s’étendent jusqu’au fil d’horizon.

Le chemin me mène jusqu’à un lavoir et une source, près desquels je m’assois un moment pour faire le plein de fraîcheur. Je trempe mes mains dans l’eau glaciale. Je passe des hameaux rendus somnolents par la canicule. Les monts d’Arrée sont un territoire étrange, qui donne souvent à celui qui s’y promène l’impression d’être seul au monde. Sous la presse du soleil, les ombres se découpent noires et nettes. Chemins creux et rivières sont bienvenus pour adoucir un peu la chaleur métallique de l’air. Reflets bleus sur fond de feuilles aquatiques et de mousses qui appellent à l’indolence. Les deux derniers kilomètres me paraissent en faire dix.

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Le lendemain, l’ambiance est très différente. Le brouillard traîne encore quand je quitte la chambre d’hôtes et tout au long de la route, je vois la silhouette calcinée de vieux sapins qui se découpe sur le fond gris et ouaté, des chemins qui se perdent dans l’effacement des collines. Les bruyères roses et mauves peinent à mettre un peu couleurs dans cet univers cotonneux dans lequel tout se dilue sous l’assaut des nuées. Je décide d’aller randonner dans un endroit qui mêle vues sur les monts et chemins ombragés. Le soleil dilue les nuages et de loin en loin, éclaire tel un projecteur des landes et des prairies dont le vert parait alors neuf et cru.

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Je me gare à La Feuillée, mets mes chaussures de marche, endosse mon sac. En route! Je porte un pull, il fait seize degrés, moitié moins qu’hier. Mais très vite, le soleil se lève d’un coup, et j’ai immédiatement trop chaud. J’enlève le pull. Le chemin, qui emprunte le tracé d’une ancienne voie ferré monte en pente douce, mais longtemps. Pendant trois quarts d’heure, je chouine intérieurement. En vrac : j’ai trop chaud, j’aurais dû mettre un short et ne pas garder ce maudit pantalon, ça monte, c’est dur, mon sac est trop lourd, je suis fatiguée, je suis dingue d’aller faire quinze kilomètres après en avoir fait douze hier alors que le médecin vient de me déclarer anémiée… A l’intérieur de moi, c’est le combat de l’angelot et du diablotin. Une voix me susurre de faire demi-tour. Après tout, on s’en fout non? L’autre me dit, si tu fais demi-tour à la première difficulté, ta vie va être très très dure… Alors je continue. Je marche dans les pierres du chemin qui grimpe. Autour de moi, la lande couverte d’ajoncs, de ronces, de bruyère, de fougères. Je vois jusqu’à la chapelle saint Michel, de l’autre côté. Enfin, j’arrive au Roch Trévézel sur lequel se dresse un immense relais de télévision. Vue superbe…

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Lorsque le chemin commence à redescendre, mon moral, lui, remonte. J’ai mangé mon sandwich en grimpant, maintenant je fais une halte à l’ombre, près d’un ruisseau à l’eau transparente. Incroyable comme ce murmure peut paraître rafraîchissant! Je croque dans un abricot, le cul posé sur une pierre. Il faut chaud, de nouveau. Au loin, je perçois des grondements. Pas de doute, des cumulo-nimbus sont en train de se construire sur le relief. Il y a de l’orage dans l’air.

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Je repars. Au bout de deux heures de marche, la pluie commence à tomber. Pour finir, je ne regrette pas d’avoir mis ce pantalon. L’averse me fait accélérer le pas. Je n’ai rien pour me protéger, et de toute façon, la seule idée du contact du plastique d’un coupe-vent sur ma peau a un effet répulsif. Je préfère encore la pluie. Opération tee-shirt mouillé dans les Monts d’Arrée…

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Chance dans la malchance, la partie du circuit restante est essentiellement constituée de chemins à couvert. Je trace, comme si j’avais l’Ankou aux trousses. C’est presque de la marche rapide. La perspective d’arriver à la voiture, d’y trouver une serviette pour m’essuyer et de quoi me changer suffit à me motiver. Un peu comme le cheval qui imagine le seau d’avoine à son retour à l’écurie. Je cueille une mûre cuite par le soleil d’hier et lavée par la pluie. Ce doit être la plus délicieuse que j’aie jamais mangée. Je repère les balises jaunes et avance. Le chemin, aujourd’hui, est bien indiqué, et c’est tant mieux car je me vois mal sortir mon guide sous la pluie.

Je finis par faire en trois heures et quart une randonnée donnée pour trois heures quarante-cinq. Je suis contente de n’avoir pas renoncé, malgré la fatigue et les obstacles. Je suis trempée, mais heureuse. Mon expédition est terminée. Je n’ai plus qu’à prendre le chemin du retour, les yeux encore pleins des couleurs des Monts d’Arrée.

Petites études sur papier 13 x 13 cm