Poursuivant mon exploration sur le thème d’Une chambre à soi, je suis partie pour quelques jours m’égarer dans les rues de Saint-Nazaire, sous le ciel d’hiver et sa grise mélancolie. 

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L’hôtel fait face à la gare. Depuis la fenêtre de ma chambre, je peux voir l’afflux constant de voitures et la chorégraphie des bus qui viennent prendre et décharger leur lot de passagers. Des vitres isolent du bruit, mais je les entrouvre pour écouter. Que serait une ville sans son bruit? Je suis au deuxième étage et ai une vue plongeante sur le carrefour qui marque l’entrée dans le centre. Le matin, alors qu’il fait encore nuit, c’est un long ruban de phares qui glisse et pénètre les avenues perpendiculaires. Saint-Nazaire, presque entièrement détruite après la guerre, a été rebâtie sur le modèle de la garnison romaine : un quadrillage fait d’avenues parallèles coupées à angle droit par des rues. Seules quelques maisons anciennes ont résisté aux bombes et elles se parent aujourd’hui de couleurs pimpantes, coquettes trop conscientes de faire partie des happy few.

La chambre est fonctionnelle, mais agréable : le lit d’un blanc immaculé, les fauteuils gris à la mode scandinave, les rideaux arlequin qui synthétisent toutes les couleurs du lieu : blanc, dégradés de gris jusqu’au bleu. C’est un gentil cocon avec juste ce qu’il faut de décoration pour n’être pas totalement impersonnel. Seule la toile accrochée au mur – un format carré, recouvert de peinture épaisse, comme une fleur argentée, qui doit être faite à la chaine dans quelque usine chinoise – ressemble à une faute de goût. Mais on peut toujours considérer que je ne suis vraiment pas objective sur la question… 

Je suis déjà venue à Saint-Nazaire, il y a plus de dix ans. Comme toutes les villes, elle a changé sans changer vraiment. Un toilettage plutôt, qui se voit dans l’organisation de la circulation, les palmiers plantés devant les façades sans joie des immeubles bas, les chantiers qui annoncent de nouvelles transformations. J’aime ces villes que la plupart des gens trouvent ingrates parce qu’elles ne présentent pas le visage léché des cités de caractère. Je les aime comme enfant j’ai aimé le vilain petit canard. Je les aime parce qu’elles ne se donnent pas au premier venu. Saint-Nazaire, entre Nantes et La Baule, c’est la fille pleine d’acné coincée entre deux pom-pom girls manucurées.

Mes premiers pas me conduisent justement vers la zone industrielle, celle où les ouvriers empilent les étages des paquebots de croisière et rivètent les carlingues des avions. Je sais que je ne pourrais pas accéder à ces enceintes dont l’accès est strictement réglementé, mais qu’importe, je vais bien réussir à chaparder quelques vues avec mon appareil photo. Je longe une avenue. Au loin, par dessus les toits des entrepôts, le pont supérieur d’un immense bateau de croisière émerge. C’est bien pour l’emploi des gens d’ici. Moins bien quand les milliers de voyageurs débarquent de ces monstres pour envahir Venise ou Santorin. J’aime les bateaux, mais ceux qui sont à taille humaine, pas ces pachydermes pour touristes frileux qui n’aiment rien tant qu’arpenter la planète sans risque et en troupeau.

Enfin, une brèche, un passage. Des cuves, des silos, énormes contre la peau d’orange des nuages. Je me glisse entre, et vais jusqu’au pont. Dans ce lieu ingrat, où l’eau ne parvient pas à adoucir la rigidité froide du métal qui s’élève en bâtiments divers sur les rives, un homme a garé sa camionnette, sorti ses lignes et il pêche. Peinard, sa canette de bière à portée de main et toute la vie devant lui.

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Plus loin, j’atteins la masse compacte de l’ancienne base sous-marine construite par les allemands. Un bubon de béton massif, indestructible. A l’intérieur, la chouette exposition Escal’Atlantique qui fait revivre, le temps d’une visite, le monde au temps des paquebots. Je me souviens que les enfants avaient adoré, et nous aussi. A défaut d’entrer dans la base, je grimpe sur son toit. La vue est impressionnante, sur la ville, la mer, le pont qui élance son ruban asphalté au-dessus de l’estuaire de la Loire. Il parait que des jardins ont été créés sur ce toit. Je n’y vois que des rectangles de plantes rabougries, et qui semblent rechigner à embellir le lieu. Des végétaux mal lunés. Le béton est partout, rugueux, sombre et marbré de striures bourgeonnantes de salpêtre. Rappel inévitable des blessures anciennes, des traumatismes passés. La vignette grand format extraite d’un album de Tintin apposée sur le mur ne peut pas grand chose pour alléger l’atmosphère. La base sous-marine est une menace fossilisée, sa compacité presque sans ouvertures symbolise le cœur noir de la ville.

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A quelques dizaines de mètres, le théâtre et un centre commercial à ciel ouvert. Les gens y passent, flânent, s’arrêtent devant les vitrines. Je pousse la porte d’un café, j’ai envie de me poser. De prime abord, le lieu parait sympathique, dans le genre entrepôt new-yorkais reconverti. Très haut plafond, suspensions peintes en noir, immense comptoir derrière lequel des étagères nombreuses s’ornent de bouteilles, de produits, de boites de conserve.  Une profusion. Grandes lettres orange au-dessus, illuminées de petites ampoules. DRINK. Faux parquet, tables dépareillées de métal et de bois. Tendance. Ça pourrait être agréable si la musique n’était pas aussi saoulante, et si sur l’écran géant, les footballeurs ne ressemblaient pas à des hamsters condamnés à courir sans fin dans leur boite carrée. Quand je demande au serveur s’il a du Roïboos, il me regarde comme si je parlais patois. Je me contente d’une eau gazeuse dans une petite bouteille verte. Ça au moins, il connait. Autour de moi, des personnes à deux ou en groupe. Le bruit léger des conversations n’arrive pas à couvrir la musique tonitruante. Je regarde les gens qui déambulent dehors. Tous ces visages, toutes ces vies qui se croisent sur leurs trajectoires. Quelque chose de vertigineux quand on y pense, une histoire qui commencerait comme un film de Lelouch, l’air de rien.

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Le lendemain matin, je descends prendre mon petit-déjeuner au bar de l’hôtel. Je suis frappée de voir qu’il n’y a que des hommes, sans doute en déplacement professionnel. Certains sont encore attablés, d’autres – blouson fermé, valise bouclée – attendent de régler leur chambre à la réception. Impatients, tendus vers la journée qui les attend, déjà. Suivant un raccourci un peu facile, je me dis, où sont les femmes? Dans les étages, à nettoyer les chambres. Derrière le bar, à servir. A la réception. Je ne sais pas si cette situation est emblématique. Je me garde de tirer des conclusions hâtives. Plus tard, ce même jour, écoutant un podcast de l’émission La Dispute, j’entendrai encore un homme évoquer une “écriture féminine” à propos du dernier roman d’Elena Ferrante. Je ne pourrai pas m’empêcher de détecter ce sous-entendu : une écriture féminine est forcément de moins bonne qualité qu’une écriture tout court (comprenez masculine, mais qui parle d’écriture masculine?). Je comprends l’exaspération d’une Annie Ernaux face à ce genre de propos. Je m’amuse à imaginer une critique littéraire évoquant une plume trempée dans la testostérone, une écriture spermatique ou encore un style couillu… C’est en surprenant ce genre d’implicite qu’on comprend qu’il y a encore du chemin à faire.

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Aujourd’hui, je prends le bus pour me rendre à Saint-Marc, là où se trouve la célèbre plage de Monsieur Hulot. Le ciel est couvert, un grain arrive. Je prends en photo la statue de Jacques Tati perché sur l’esplanade qui surplombe la plage. Je me sens touriste dans ce lieu endormi. Le sable est d’un jaune sombre, quelques rochers, et au loin un cargo qui fait route vers le large.

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Je suis le sentier côtier qui relie Saint-Nazaire à Pornichet. Les nuages brumisent allègrement. C’est mieux que la pluie. L’horizon se brouille, le paysage devient ces masses sombres qui émergent du gris de la mer mélangé au ciel. Alors que je marche sur le sentier caillouteux, je me demande ce qu’on retient d’une ville dans laquelle on passe. Des images aux lignes acérées, des impressions fugaces, des souvenirs qui s’affadiront avec le temps. La litanie de la voix synthétique qui annonce les stations dans le bus, les oiseaux de mer qui fouillent le sable de leur bec, l’impression de flux, comme si la ville était un grand corps soumis au va et vient des marées, des passants, des véhicules.

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Sur la promenade qui longe le front de mer, je mange mon déjeuner. Je croise des joggeurs. Avec mon manteau épais, mon sandwich calorique et mon pas nonchalant, j’ai l’impression d’être pour eux une provocation ambulante. Janvier, le mois sans doute le plus vide de l’année dans tout ce qui ressemble à une ville balnéaire. Pourtant, j’aime cette ambiance légèrement désolée, les plages dont le sable est à peine troublé par quelques traces de pas. Quelque chose s’est retiré, et attend le retour du printemps. Une énergie qui hiberne. Les cafés ont rangé leur terrasse, tiré leur rideau de fer. Même les couleurs se sont éteintes sous le gris du ciel. On est loin de la frénésie de l’été. C’est une sorte de désert qui s’installe, et appelle le promeneur à la contemplation. Ce que je ressens, c’est une forme de sérénité, comme si chacun vaquait à ses affaires avec tranquillité. Les corps sont emmitouflés, les intérieurs allumés. La vie est intime, préservée des regards et de ce fait, une plus grande place semble laissée à l’imagination.

Où va-t-elle cette petite fille à lunettes qui porte au bout du bras son étui à violon? Et la folle qui dans le bus hurle et s’esclaffe sans que le masque tragique qu’elle porte ne la quitte, qu’est-ce qui l’a mise dans cet état? J’ai repris la ligne bleu ciel, et derrière moi, une femme d’origine africaine parle dans son portable. Elle parle sans s’arrêter. A peine consent elle à quelques virgules vitales pour ne pas étouffer dans le long monologue qu’elle débite. Je me demande de quels propos est faite cette étrange litanie à bout de souffle qui ressemble à une interminable confession. Et plus elle parle, plus je deviens attentive à cette respiration de plongeur. Comme si le langage était une vaste étendue liquide et elle, cet oiseau marin qui crève de temps à autre la surface pour se gorger d’air.

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Plus tard, après avoir acheté deux livres – c’est les soldes et tous les prétextes sont bons – je vais m’avachir dans un des canapés du Pop Art Café. Excepté un couple, il n’y a que des femmes ici! J’imagine ce qu’aurait pu dire le commentateur de la Dispute plongé dans une telle atmosphère. Eh oui, pas de bière, de petit blanc qui requinque ni de résultat des courses : sur la carte on voit plutôt thé, infusions et muffins. Face à moi, quatre femmes jeunes accompagnées de la mère de l’une d’elles. Des bribes de leur conversation échappent du cercle qu’elles forment autour de la table qui porte leurs tasses vides. J’imagine que c’est un groupe dont l’amitié remonte peut-être au lycée et qu’elles se retrouvent après s’être perdues de vue pendant longtemps. L’une d’elle présente un ventre proéminent, et la conversation roule évidemment sur les enfants, les accouchements et le post-partum. Encore un truc très féminin, quoi! Le café ressemble davantage à un salon et on devine que celles qui l’ont aménagé avaient envie que l’on s’y sente bien. Je lorgne sur les chocolats chauds – viennois avec dôme de chantilly, ou pire version caribou avec du sirop d’érable? – mais ma conscience est là, qui veille. Je choisis une infusion. Be Happy. Que j’accompagne d’un cookie au chocolat pour faire bonne mesure. Gourmandise : 1. Diététiquement correct : 0

Le dernier jour, la pluie qui s’est installée sur toute la région m’oblige à partir plus tôt que prévu. Alors que ma valise est bouclée, je profite des derniers instants pour m’asseoir dans le fauteuil et réfléchir à ce temps passé seule. La fenêtre entrouverte laisse filtrer le bruit de la ville. Dans le chantier tout proche, les pelleteuses réduisent en gravats ce qui avait été autrefois des entrepôts ou des maisons. Je me demande ce que je garderai de ces journées en solitaire, de cette chambre où j’ai laissé tournoyer mes pensées et mes songes. Comment écrire en étant au plus près des gens, des lieux et de sa propre intimité? Comment tisser cela pour en rendre le motif compréhensible? Est-ce vraiment la chambre qui est importante ou bien le regard que l’on est capable de porter sur ce qui nous entoure, même de manière fugace?

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Arpenter. Je me dis que mon mouvement s’apparente parfois à la course d’un canard sans tête. Il faudrait peut-être je m’arrête et me poste en un lieu stratégique afin d’attendre tout ce qui voudrait bien se présenter. Comment savoir?

C’est plus tard, une fois de retour chez moi que l’envie d’écrire sur ces deux journées me viendra, que je sentirai l’énergie des mots. Ils sont là et veulent, comme une nuée d’étourneaux, s’ordonner et sortir. Il me semble que tous les voyages – intérieurs comme extérieurs, même les plus minuscules et les moins exotiques – laissent en moi des réminiscences qui, à la manière des sédiments accumulés par le temps, constituent ce que je suis.

Quelques clics…

L’office du tourisme de Saint-Nazaire.

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