La matière du souvenir

J’ai terminé récemment le récit de Fred Griot, Cabane d’hiver. Journal d’un homme qui s’accorde un mois pour vivre seul, en plein hiver, dans une yourte, dans les Causses du Larzac. L’auteur fouille la langue, y cherche sa voix. Il le fait avec une sobriété et une simplicité qui ont su me toucher. La démarche est intéressante, et me renvoie à mes propres désirs d’une écriture qui s’aventurerait sur des chemins de traverse.

Parmi les nouvelles pistes que j’avais commencé à tracer, il y avait cette idée de reprendre d’anciennes photos d’escapades pour faire une sorte de voyage à l’envers, qui traquerait les souvenirs en remontant le temps. J’ai ouvert le dossier contenant les images d’un voyage en Corrèze, il y a cinq ans. Me suis rendu compte qu’à part quelques éléments factuels – nous avions visité Vassivière et son parc hanté de modernes sculptures, mangé dans un restaurant tendance perdu dans un village sans nom – il ne me restait rien de l’esprit de ce voyage. Comme s’il n’avait contenu aucune intensité à même de me marquer. Mais le manque d’intensité n’est-il pas seulement la preuve d’une absence au monde?

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Cependant, peu à peu, des souvenirs ont émergé, notamment ce roman de Metin Arditi que j’avais lu là-bas, Prince d’orchestre, et qui m’avait exaspérée car l’auteur, commençant l’histoire par la fin, m’avait donné envie de jeter son livre dans le feu plutôt que de l’entamer. Je l’avais lu pourtant, mais de mauvaise grâce, comme on fait ses devoirs. Et rien dedans n’avait réussi à me toucher, à résonner en moi.

Il n’est pas impossible que je me sois mise dans le même état vis à vis du paysage. Que j’aie refusé de le laisser m’imprégner. Que je l’aie empêché de me transmettre, par ses couleurs et la consistance de la rosée qui alourdissait l’herbe le matin, la véritable beauté de sa terre. Pourquoi cela? Parce que le souvenir d’une autre campagne était trop frais dans ma mémoire, et associé à des souvenirs douloureux que je ne voulais pas raviver.

Alors contenir, contenir à tout prix les émotions. Regarder, mais seulement à moitié, ou derrière l’objectif d’un appareil. Entendre mais sans vraiment écouter. Ne rien mettre en mots. Les refus les plus compacts sont ceux qu’on n’exprime pas.  

Ainsi, ces photos sont bien l’occasion d’un retour en arrière, mais peut-être pas comme je l’imaginais initialement. Ce saut dans le temps me donne aussi à réfléchir sur l’essence du voyage, l’idée que je m’en fais. J’ai l’impression qu’il est important de noter – par des mots, des photos, des croquis – ce que l’on découvre. Comme s’il fallait retenir le plus de choses possibles dans son filet. Réflexe de consommateur? 

Car n’est-ce pas cette tentative de capture qui me détourne de l’intensité? Ou bien le fait de n’être pas seule durant ces pérégrinations, mais accaparée par cette vie à deux, tissée d’un long et quasi-permanent dialogue? Alors, il faudrait alterner moments partagés et moments de solitude. Basculer d’instants de présence intense à ce qui m’entoure en retraits éphémères pour consigner ce que j’ai vu, ressenti, éprouvé. Partir plus souvent seule, aussi. Le tourisme est affaire de masse. Le voyage, solitaire par essence.

Quant à la matière du souvenir, elle est brumeuse, facétieuse et soumise aux caprices des vents de l’oubli.

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4 commentaires

  1. Marilyne

    Je ne crois pas que ce soit un réflexe de consommateur mais plutôt la volonté d’une trace pour une piste, de peut-être ne pas se soumettre à l’instantané.
    ( tes photographies de ces branches blanchies me font rêver )

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