A l’heure où les rêves traînent leur lambeaux

Je me réveille tôt. Quand les autres et la ville dorment encore. Plaisir secret. Je prépare un thé et vais dans mon atelier. Cercle de lumière de la lampe. Dans ma main, la tasse japonaise aux motifs végétaux. Le cahier, le stylo-plume. Rien d’autre. La tête pas encore tout à fait à l’endroit.

Bruit du thé dans la tasse. Bruit de la pluie sur le toit. Je commence à écrire immédiatement. Roue libre. Je ne sais pas ce qui va surgir, je ne sais pas où je vais. Je m’accroche aux dernières images du rêve. Deux voix qui se confondaient. L’une comme une lettre décachetée, pleine de regrets et de douceur. L’autre plaintive qui me demandait de lui envoyer le papier promis. Quel papier?

20171214_200624.jpgFil de la mémoire qui me relie – le papier, la lettre – à ma lecture de la veille, cette volumineuse correspondance entre Albert Camus et Maria Casarès que j’ai reçue en cadeau, pour Noël. Les premières lettres de Camus, datées de 1944, évoquent un village de Seine et Marne qui ne m’est pas inconnu puisque j’y ai vécu dix ans. Là, l’auteur de L’Etranger  avait trouvé refuge chez son confrère et ami, Brice Parrain. Je connaissais l’anecdote, mais je l’avais oubliée. Je deviens songeuse à l’idée de cet homme, dont on ne perçoit, le plus souvent, que le visage sérieux d’écrivain, de philosophe, et qui, là-bas, dans une chambre où il faisait trop chaud, en contrebas de l’église qui domine le village, se languissait de celle qu’il aimait, alors que le pays était sens dessus dessous.

imagesA sa sortie, j’ai eu très envie de découvrir cet échange de lettres entre l’actrice et l’auteur. Et puis le temps a passé, et soudain, je n’étais plus certaine de vouloir entrer dans cette intimité amoureuse. Par gêne? Non, plutôt par crainte anticipée d’être ramenée vers une zone sensible. D’être transportée, malgré moi, sur des terres incertaines, comme les mots m’ont ramenée hier à Verdelot, à sa rivière tumultueuse sous l’ombrage de l’été, à ses collines givrées par l’hiver aux joues pomme d’api.

Le stylo est cette navette qui tisse la toile entre les mots lus et les paroles rêvées, entre ce que j’écris et ce dont je me souviens. Une matière brute de signes et de chemins croisés. L’intersection entre les hier et les demain. Ce lieu préservé où il n’y a pas de hasard. Tout cela ne peut se faire qu’à cette heure incertaine qui hésite entre la nuit et le jour. Après, il est trop tard. Les derniers hologrammes des songes s’effacent. La vie reprend son rythme d’engrenage. Le bruit de la ville recouvre le refrain de la pluie.

Dans la matinée, le message envoyé à un ami a croisé celui qu’il m’envoyait. Les mots de connivence qui ont suivi faisaient écho à ma lecture :

Tu parles de croisements! Nos mails ont décidé de s’enlacer pour s’embrasser.

Comme la formule était jolie, j’ai décidé qu’elle servirait de conclusion.

8 commentaires

  1. Lewerentz

    Merci pour ce beau texte ! Belle journée à vous. J’ai déjà sorti mon matériel d’acrylique et m’y mets dès thé et café matinaux pris. Je vous rejoins sur ce point : j’aime peindre tôt, les paupières encore un peu lourdes du sommeil, l’esprit encore un peu embué, on ne réfléchit pas trop, on se laisse aller…

    1. Gwenaëlle

      Merci! Je n’en suis qu’au tout début, mais je vais continuer parce que je pense que cela va faire surgir beaucoup d’idées, d’impressions, d’émotions en moi… et ce va et vient entre soi et l’Autre est toujours nourrissant.

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