Tout sauf lisse

Fatalement, la mauvaise nuit se produit. Un trou dedans, bien au milieu. Alors quand le réveil sonne, à peine trois heures plus tard, la question surgit : pourquoi je fais tout ça? Pourquoi écrire? Exaspération chimique passagère. Les rêves sont encore à la marge. Couleur jaune. Les images fuient comme un mot sur le bout de la langue et ne reviennent jamais. Dans quel gouffre tombent-elles?

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Ecouté hier trois émissions d’A voix nue. C’était une rediffusion, après la mort de Jean d’Ormesson. Crois pas que j’ai lu quelque chose de lui. C’était peut-être dû à l’âge, mais l’académicien m’a paru lisse et béat. Ce qui m’a fait dire, bof, pas très intéressant. Pourquoi cette propension à trouver barbants les gens heureux? Ceux qui sont toujours ravis de tout? Notre goût pour les mauvaises nouvelles serait-il inné? Je crois qu’on aime surtout les histoires qui commencent mal et qui finissent bien. D’Ormesson, sa vie d’académicien, de chéri à maman, ses amis célèbres et formidables. Aucune aspérité. Pas le profil du héros soumis aux vents contraires. Ni aventurier, ni chercheur. Beau gosse avant l’heure. Boy sans band. Ou alors, l’intime de sa vie n’était tout bonnement pas racontable. Ce qui en a fait le sel a été censuré. Parce que dans son milieu, ça ne se faisait pas. Bref, qu’il repose en paix, comme il l’a toujours fait.

Ce qui ne me renseigne pas sur ce que je fais là. Qu’est-ce que je cherche en me traînant à mon bureau dès six heures du matin? D’abord, ce n’est pas si difficile, et puis tiens-toi droite, tu es toute avachie. Suis-je dans la chimère de vouloir prouver quelque chose au monde? Si c’est ça, mauvaise raison. Le monde se fout absolument de ce que je fais. Alors quoi? Quel but? Quelle direction? Une expérience? Une existence? Un besoin? Un jeu peut-être… Il me semble que ce serait la meilleure explication, celle qui permet de ne pas se prendre au sérieux et de laisser libre cours aux plus fantaisistes expériences.

En tout cas, tout sauf lisse. Ecrire comme ça vient, sans pincettes ni périphrase. Du brut. Du sec. Ce qui surgit et tant pis si ça casse. S’autoriser cette brutalité-là, d’apparaitre dans la nudité des mots, sans apprêt, sans maquillage. Dans une certaine vérité de soi. Ne plus cacher ses doutes et ses turpitudes derrière le masque commode de personnages.

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Endosser le rôle, tous les rôles. Non pas pour se battre ou pour prouver quoi que ce soit. Exister, tout simplement. Ne pas être contre, mais être dedans. C’est aussi ce qui m’est apparu cette nuit, alors que je lisais les premières pages de Visions, de Fred Griot, où il évoque son aventure islandaise, son corps malmené par la furie des éléments, comme s’il fallait boxer contre les volcans. Ce n’est pas ce que je cherche. Je marche, j’écris, je peins, et à chaque fois, c’est pareil : je veux juste être là, dans le paysage. Dedans. Trouver ma place d’humaine dans ce quelque chose qui me dépasse.

Faire partie, sans faire semblant.

 

5 commentaires sur “Tout sauf lisse

  1. n’arrête pas de te questionner, de nous offrir ces bulles de doutes et de lumières, d’air et de sombre. Continue parce que si un jour tu te demandes pourquoi… c’est pour cela.. pour qu’on te lise et que nous comprenions que tes doutes sont les nôtres, que la beauté d’une journée, d’une nuit sont les plus beaux cadeaux que tu nous offres, donnes. MERCI et vite la suite !!!! (signée la fan jaune carré)

  2. oh trop de questions qui parfois nous embrouillent et on part vers une mauvaise direction,donc mieux ne pas tenir compte de ce qui peut se passer et aller de l’avant parfois les yeux fermés,oui il faut prendre aussi des risques et ne pas toujours faire ce que les autres ont fait…okay,très dur aussi d’oublier certaines choses pour avancer,mais on ne doit jamais reculer,bon là je parle de mon vécu qui ne va plus dans le sens de ton sujet,je pars aussi par là où j’ai envie d’oublier ma douleur profonde…je me pose aussi trop de questions suite au décès de mon homme,il y a 4 mois et je ne sais pas où me reconstruire,je dois vivre mon présent mais dur dur…

    1. Je comprends, ça ne doit pas être facile. Il est vrai que lorsqu’on est pris par une démarche artistique, on a tendance à laisser de côté les soucis, les chagrins, les ennuis, voire à les sublimer dans l’art.

  3. « Écrire est entièrement politique.
    Vercors : Entre l’occupant et l’écrivain aucun échange, aucune parole, aucun contact, aucun salaire, aucune communication ne sont envisageables.
    Je cherche à m’en tenir à cette règle que Vercors a édictée. Celui qui écrit est celui qui cherche à dégager le gage. À désengager le langage. À rompre le dialogue. À désubordonner la domestication. À s’extraire de la fratrie et de la patrie. À délier toute religion. » Pascal Quignard

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