Si je m’en tiens à la théorie, en matière de création, je peux faire ce que je veux. Je suis entièrement libre. Seulement, arriver dans l’atelier le matin, ça ressemble parfois à ça :

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un espace immense, impressionnant par l’étendue de ses possibilités, dans lequel je me sens toute petite. Je sens le vent de la liberté, la chaleur de la joie. Je vois la ligne d’horizon et toutes les directions. Mais je n’y arrive pas. Je reste là, indécise. Je me dis que trop de choix tue le choix, mais ce n’est pas la vraie raison de mon inhibition.

On dirait une sorte de cycle. Une période se termine, et avec elle une série sur laquelle j’ai longuement travaillé (je dis ça comme si j’avais une grande habitude de la chose, alors que je peins depuis quatre ans…, mais passons!). Je me repose un moment sur mes petits lauriers chétifs, songe à faire le plein de matière pour envisager le plongeon dans un autre projet. Au bout de quelques semaines, je m’y mets.

Au début, ça va. Je fais des essais sur papier, suis plus ou moins satisfaite du résultat. J’ai envie de continuer, et me dis qu’il est temps de passer aux choses sérieuses. Je déballe quelques toiles vierges, et en accroche deux ou trois au mur. Je me lance. Ça commence bien en général, mais assez vite, je me retrouve en périlleuse posture. Le tableau est là, sous mes yeux. J’ai commencé à travailler dessus, et soudain, je ne sais plus dans quelle direction aller.

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C’est à ce moment que je tombe dans le chausse-trappe des pensées néfastes : je ne vais jamais y arriver, je suis nulle, je n’ai aucune formation, qui suis-je pour prétendre exposer quoi que ce soit, bla bla bla… la rengaine habituelle de la petite voix vicieuse qui ne me veut pas du bien. Avec elle, le soufflé retombe. L’envie se fait la malle. La joie retourne dans son terrier. Et je reste comme une imbécile devant un carré de toile de 80×80 cm qui est devenu en l’espace de quelques secondes (ou quelques jours), un obstacle insurmontable, une sorte de variante artistique du mur breton*…

Il suffit de discuter avec n’importe quel artiste pour comprendre que ce cycle, je ne suis pas la seule à l’expérimenter. On est nombreux à en passer par là. Et c’est d’autant plus ridicule qu’on est absolument libres. Libres de créer tout ce qu’on veut, parce que personne ne nous attend et que ça n’a aucune importance. Il y aura, en effet, toujours des femmes et des hommes qui seront sensibles à nos créations, et d’autres qui ne le seront pas. Alors pourquoi se faire du mal comme ça et ne pas plutôt foncer directement, sans s’inquiéter de quoi que ce soit, comme le font les enfants?

Pour moi, le plaisir de la création se trouve dans le geste et dans le temps que l’on s’accorde pour laisser s’exprimer ses envies de créer. Peu importe le résultat. Peu importe qu’il soit vu par zéro ou deux millions de personnes. Seulement, il m’arrive de l’oublier. Je ne sais pas vous, mais moi j’ai été éduquée comme ça : l’échec était synonyme de catastrophe, la réussite, tout juste normale. Les tâtonnements étaient méprisés. Il fallait être génie, ou rien. Ce qu’on m’a transmis, c’est une sotte fierté de l’ego (j’ai réussi!), plutôt qu’une belle fierté d’avoir accompli quelque chose (de mes mains, de mon temps, des ressources à ma disposition), peu importe quoi. Or, l’art n’a rien à voir avec le succès ou l’échec.

Avec le temps et l’expérience, j’ai heureusement appris à faire taire la petite voix qui ne me veut pas du bien. Elle vient encore me titiller, mais assez vite, je la renvoie là où elle mérite d’aller : dans le néant. J’écoute plutôt celle qui me dit : t’inquiète pas, ça va aller. Tu vas t’en sortir. Et si tu ne t’en sors pas, tu recommences. Créer, c’est pas compliqué. 

Non, en effet : c’est un vrai jeu d’enfant! (qui demande juste d’avoir bac+15 en psychologie…)

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* le mur breton est une épreuve sur le parcours du combattant des commandos de marine : un mur de deux mètres de haut accolé à une fosse remplie d’eau boueuse.

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