J’entends l’homme évoquer ces matins où il “faisait l’auteur”. Tout y était : la vaste table en bois, le stylo, les feuilles éparpillées, et l’impossible chat couché dessus. L’homme est acteur, il veut rester modeste dans son propos, mais ça déborde. Ça souffle zéphyr, ça fait des plis. J’entends la jubilation derrière ses mots. Ce n’est pas forfanterie pourtant, mais joie du plaisir pris. Les virgules comme des oiseaux à une aile volent dans sa tête. Elles circulent dans l’air, mais ne se posent pas. Pendant que j’écoute la voix à la radio, la nuit descend graduellement. Les goélands spiralent dans les dernières lueurs. Les chiens dorment. La soupe cuit. Une forme de sérénité trouve son chemin, entre la voix et les couleurs. Comme si soudain le monde me chuchotait qu’il est possible de découvrir dans les mots et le ciel des raisons de vivre. L’homme évoque Flaubert. La démesure de l’auteur se mêle à celle de l’acteur. C’est la démesure de ceux qui s’autorisent à vivre comme bon leur semble. On ne peut pas à la fois être conforme et faire exactement ce que l’on veut.

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Plus tôt dans la journée, en réponse à mes plaintes, un autre homme me conseillait de faire l’arbre. L’arbre d’hiver, l’écorce zippée jusqu’aux plus hautes branches pour se protéger du froid. Droit sous le poids des intempéries, la sève ralentie, l’arbre d’hiver, me disait-il, peut profiter de l’absence de ses feuilles pour rester là sans s’agiter, et regarder dans toutes les directions. Voilà ce que me suggérait l’ami. Demeurer où je suis et profiter de mes plus hautes branches pour lorgner tous les chemins possibles, surtout ceux qu’au ras du sol, on ne voit pas. Des chemins qui. Ne parleraient pas d’utilité ou de performance, mais de souplesse et de liberté. Des chemins sans asphalte, sans revêtement. Des chemins nus, boueux, et dont les flaques reflèteraient le ciel transi. Des chemins de bête qui plongent sous les taillis et mènent à des clairières secrètes où tout ce qui est sauvage festoie.

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Je ne sais pas comment j’en étais venue à me fermer aux petites choses, aux émotions minuscules. A force de ressentir la pression du temps qui passe. A cause de ces rejets qu’on subit sans les comprendre. Par peur d’être submergée si je laissais s’exprimer la tristesse et le désarroi. Tout cela, je l’avais ramassé bien serré et appliqué comme un bouchon qui me protégeait de l’extérieur. Mais le problème, quand on cherche à se prémunir, c’est qu’on ne peut pas trier. On se ferme à tout, ou on ne se ferme pas. Hier soir, étaient-ce les mots, ou bien la voix? Sans doute les deux. J’ai senti l’appel d’air. Le bouchon n’assurait plus l’étanchéité entre le monde et moi.

 

L’acteur et l’émission auxquels je fais référence sont


6 commentaires

anne7500 · 27 février 2018 à 16 04 52 02522

J’ai deviné de ui tu parais : j’ai vu et entendu Jacques Weber à la Foire du livre samedi, c’était passionnant ! Je veux lire son livre 😉

    Gwenaëlle · 27 février 2018 à 18 06 10 02102

    Je veux bien te croire! Il y a une belle énergie chez cet homme là.

      anne7500 · 27 février 2018 à 20 08 32 02322

      Et une diction, un phrasé, une mémoire d’extraits de lettres… extraordinaires !

gambadou · 1 mars 2018 à 11 11 01 03013

Sans allez voir de qui tu parlais au début, je m’imaginais cet acteur. Très belle écriture et beau bouchon qui saute

    Gwenaëlle · 1 mars 2018 à 15 03 03 03033

    Merci Gambadou! Tes visites régulières ici me font bien plaisir.

Paul Philbée · 3 mars 2018 à 12 12 57 03573

Les virgules comme des oiseaux à une aile volent dans sa tête
Superbe !

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