Les gens heureux

Parce qu’ils ont leur double-page dans un magazine, parce qu’ils sont invités dans une émission, les gens célèbres donnent souvent l’illusion de vivre plus intensément, et d’être plus heureux que le commun des mortels. La lecture des articles qui font suite aux photos retouchées dément vite cette impression. Ici, telle actrice avoue à mots couverts qu’en raison de son comportement capricieux et de ses trop hautes exigences, elle est passé à côté de l’amour de sa vie. Là, un auteur confesse ses problèmes d’alcool, de dépression et ses désordres alimentaires. Il écrit bien quand il va mal. Est-ce qu’il écrit mal quand il va bien? L’article ne le dit pas.

J’ai beaucoup apprécié la conférence d’Heather Lanier qui explique que la naissance de sa fille, atteinte du syndrome de Wolf-Hirschhorn, lui a permis de comprendre que la vie ne pouvait pas se résumer à cette vision binaire dans laquelle nous tombons pourtant si facilement : c’est bien / c’est pas bien, c’est heureux / c’est tragique. Alors que certains kinésithérapeutes s’efforçaient de ré-éduquer sa petite fille pour qu’elle semble la plus normale possible – sans succès – d’autres ont cherché à s’adapter à ses capacités, pour la rendre la plus autonome possible.

Calquer son comportement, ses désirs et ses rêves sur une norme, un modèle, un idéal est le plus sûr moyen d’échouer. Il est plus sage de partir de soi, de ce que l’on est, et d’imaginer ce qu’on peut faire avec cette pâte à modeler-là. On ne deviendra pas tous écrivains ou actrices, mais on n’aura pas non plus tous des problèmes d’addiction. Parfois, on aura même l’intelligence de comprendre que l’amour est là, et pas ailleurs…

J’ai été élevée par des parents qui m’envoyaient cette double injonction paradoxale : sois quelqu’un d’extraordinaire si tu veux être aimée / tu es nulle, tu n’arriveras jamais à rien. Il m’a fallu beaucoup de temps pour sortir de ce traquenard inconscient, qui conjuguait hubris et complexe d’infériorité. Comment envisager de dépasser ses propres limites quand on a le sentiment aigu de ne pas valoir grand-chose, même pas les compliments que d’autres vous font parfois?

J’ai fait ce que j’ai fait, parce que je ne pouvais pas faire autrement. J’éprouve un réconfort certain à me dire cela quand vient me tarauder le sentiment d’être passée à côté de beaucoup de plaisirs, d’occasions, de rencontres. Pour les autres, c’est pareil : ils font ce qu’ils peuvent, avec ce qu’ils sont.  Si j’ai commencé à écrire, c’est que, dans l’environnement toxique qui était le mien à seize ans, j’avais besoin d’un refuge – comme l’étaient alors les livres. Je devais trouver le moyen de comprendre ce qui se passait en moi, et surtout autour de moi. Il n’était pas question d’édition ou de célébrité. Il était question d’échapper à la résignation ou à la folie. D’éclairer le réel par les mots pour le rendre intelligible, à défaut de le rendre supportable.

J’écris pour saisir. J’écris pour comprendre. J’écris pour moi. C’est peut-être une autre façon de peindre. Page ou toile, il s’agit avant tout de capter les émotions qui me traversent, de projeter sur le blanc ce qui se passe en moi. A-t-il jamais été question d’autre chose? Je suis persuadée que la richesse de ce que nous, humains, sommes capables de ressentir est le territoire le plus vaste que nous puissions explorer. Et sublimer… il n’y a qu’à voir la force d’évocation de certains haïkus! Je crois que c’est aussi le chemin par lequel nous pouvons nous rapprocher des autres. C’est en acceptant ce qui se passe en soi qu’on peut comprendre ce qui se passe en l’autre. Evidemment, il convient de n’être pas le jouet de nos émotions. La méditation peut aider à prendre du recul et à les observer, dans leur flux incessant. Cependant,  il est nécessaire d’accepter de les ressentir toutes, nous dit Susan David. Agréables, ou désagréables ; satisfaisantes ou déstabilisantes. Il en va de notre santé psychique.

Y a-t-il une morale à cette histoire qui n’en est pas une? Peut-être celle-ci : les gens heureux sont ceux qui acceptent d’être eux-mêmes, et parfois de se sentir malheureux…

(les conférences auxquelles je fais référence – liens dans le texte – sont en anglais, mais sous-titrées en français)

Et tout ça me rappelle cette chanson :

12 commentaires sur “Les gens heureux

  1. Quand je lis votre texte, je me dis que vos insomnies ne sont pas temps perdu.
    Comme je l’ai lu dans un autre commentaire, vous écrivez aussi pour nous.
    Merci Gwenaelle de nous faire partager vos émotions et vos doutes.
    Paul

  2. Des paroles très bien dites et très justes. Je me retrouve dans beaucoup de tes mots, notamment en ce qui concerne tes motivations (passées et présentes) pour écrire. Et j’adhère complètement à cette phrase : « la richesse de ce que nous sommes capables de ressentir est le territoire le plus vaste que nous puissions explorer ».

  3. Merci pour le partage de vos mots plein de sérénité, et font écho à mes propres réflexions. Et le rythme de vos mots est très agréable (i.e. je trouve que vous écrivez très bien !).

  4. L’écriture, la peinture, la sculpture, heureusement que nous avons tout plein d’outils à notre disposition pour nous aider à faire sortir les mots, les maux et à libérer notre âme. Votre billet est très intéressant et résonne en moi. Magnifique tableau. Merci pour tout. Belle fin de semaine, Gwenaëlle.

  5. Je te retrouve bien dans ce texte (et je m’y retrouve un peu aussi, bien qu’on ne se pose pas forcément les mêmes questions quand on ne crée pas). Quoi qu’il en soit, je suis d’accord avec ta conclusion. Etre soi-même, oui, c’est fondamental. On est amené à faire des compromis dans la vie mais il ne faut pas s’oublier, quoi qu’il en soit.

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