La couleur des souvenirs

 

Ce soir-là, j’étais seule dans la forêt. Le froid avait dissuadé les promeneurs et joggeurs habituels de venir fouler les allées. Mon esprit avait tout l’espace disponible pour vagabonder tandis que j’avançais, suivie par ma chienne. Malgré le bien-être que je ressentais à marcher rapidement, mes souvenirs se sont focalisés malgré moi sur deux ou trois épisodes teintés d’amertume. Comme si ma boussole intérieure m’orientait dans la mauvaise direction. Mais pourquoi je fais ça?

C’est vrai, pourquoi se rappeler du déplaisant ou du douloureux, plutôt que de l’agréable, du bon, du doux? Est-ce une tendance que j’ai? Un défaut de fabrication? Un mauvais pli pris trop tôt et qu’aucun fer à penser ne peut défroisser? Quelque chose que je partage avec l’ensemble des humains? N’est-il pas totalement idiot de se faire du mal ainsi, en s’infligeant sans cesse des piqûres de rappel de ce qui a failli//échoué/blessé/gâché?

Je ne suis pas masochiste. Alors pourquoi faisais-je le choix d’oublier 99% des moments agréables passés dans cette forêt et de me souvenir seulement de deux ou trois micro-évènements qui provoquaient en moi ce pincement électrique désagréable? Il y avait là quelque chose d’incohérent qu’il me fallait démêler sur le champ, car je n’aime pas être mon propre jouet. Cheminant dans les sentiers autant que dans ma réflexion, il m’est apparu que ce tri opéré par mon cerveau était uniquement destiné à garder ce qui l’arrangeait. Dans le sens où ces bribes urticantes servaient de preuves à charge pour confirmer une certaine vision du monde. Formidable machine à penser, à créer, ma matière grise pouvait donc se révéler aussi ce petit tyran manipulateur qui sélectionne quelques souvenirs emblématiques qu’il me repasse en boucle à des fins de propagande psychique? Son but? Valider une conception plus globale où certains n’ont pas le beau rôle, où l’on ne peut pas faire confiance ou se montrer sous son vrai jour…

20180320_103303.jpg

Ma chienne ne s’intéressait pas à cette passionnante discussion que je menais avec moi-même. Un bâton entre les crocs, elle me suivait fidèlement. Avec sa sagesse animale, compatissait-elle à mes préoccupations d’humaine qui toujours cherche à échapper à sa condition? Son doux regard semblait me dire d’arrêter de me prendre la tête et de profiter de l’instant, comme elle. Tiens, et si par exemple, je lui lançais ce bâton, hein? 

Je ne voulais plus être la marionnette de mon esprit. Mon paysage intérieur était à l’image des bois environnants : une scène en noir et blanc figée dans son immuabilité. Il devenait urgent de faire revenir les couleurs et les nuances. Plus question de tordre le réel, de corrompre les images, de ternir la mémoire. Parce qu’après tout, je pouvais aussi choisir consciemment de faire remonter à la surface tous les beaux souvenirs liés à cette forêt. Des émerveillements printaniers, de longues discussions, des baisers, des rires éclatants, des goulées de chlorophylle pour chasser le blues, des jeux d’ombre et de lumière, des parfums à foison. Et cette image, belle entre toutes, d’une forêt métamorphosée par la grâce de quelques flocons.

Pourquoi? me suis-je demandé. Pourquoi cette mauvaise orientation de mes souvenirs, si ce n’est pour m’éviter de me confronter à mes zones d’ombre. Petite ruse pour protéger le système de l’ego qui voit toujours la paille dans l’œil du voisin, mais jamais le tronc dans le sien. Verrouiller. Bloquer toutes les issues. Figer. Seulement, cette attitude empêche l’intelligence et la sensibilité de se déployer. Or, elles seules permettent le relief et la nuance. Impossible de voir la vie sous toutes ses facettes si l’on se mure dans une représentation erronée du réel.

20180315_111310.jpg

La boucle était bouclée, et moi revenue à mon point de départ. La nuit s’immisçait doucement dans le lait du jour. Il était temps de rentrer. Temps aussi de rebattre les cartes pour éviter de retomber dans les mêmes ornières déprimantes. J’ai fait la somme de tout ce qui m’était arrivé de bon dans la journée : le temps passé à créer, le passage éclair de mon plus jeune fils à la maison, la voix de cet ami au téléphone qui m’avait fait chaud au cœur, les plans tirés sur la comète avec la Tourangelle, et la perspective du repas en famille qui s’annonçait.

A partir de maintenant, me suis-je dit, c’est aussi de cela dont je veux me souvenir.

Les illustrations de ce texte sont des peintures acrylique sur papier, 15 x 15 cm que j’ai intitulées « Naïvetés ».

10 commentaires

  1. Lewerentz

    Un texte inspiré et inspirant, intelligent et bien écrit, des acryliques tout autant inspirantes. J’aime particulièrement les deux premières.
    Si cela peut vous rassurer, moi aussi, j’ai vite tendance à ressasser de mauvais souvenirs. J’ai l’impression que c’est assez humain. En tout cas, c’est la preuve qu’ils nous affectent, même inconsciemment lorsqu’il s’agit de « petits riens », plus que l’on pense.
    Une belle journée créative à vous.
    Cordialement.

  2. Françoise

    Se souvenir des belles choses et oublier celles qui nous ont fait souffrir. Je commence à y arriver, le présent est trop précieux pour le perdre à ressasser de vieilles histoires. C’est mon avis… 🙂
    Beau week-end à vous, Gwenaëlle. J’aime décidément beaucoup vos tableaux.

  3. Marilyne

    C’est toujours difficile de se souvenirs seulement des beaux moments. Je me retrouve dans ton propos de relief et de nuances. Et finalement, je crois que c’est cela qui peut donner de la légèreté. Une légèreté, c’est ce que je vois dans ta toile ( bien que j’y vois aussi le  » structuré  » ).
    Figure-toi que La couleurs des souvenirs ( ou de nos souvenirs ) est le titre d’un livre que j’ai envie de lire depuis longtemps 😉

  4. Claudine Frey

    Très juste ce que tu dis sur le « petit tyran manipulateur » qui fait remonter les mauvais souvenirs ! Encore faut-il en prendre conscience pour réagir ! Les couleurs de tes souvenirs sont malgré tout vives et gaies malgré les agitations et les écorchures.

    PS : Je vais passer par facebook pour pouvoir envoyer ce message. Avant je pouvais accéder directement.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s