Par deux fois cet été, j’ai éprouvé le besoin de suspendre des relations épistolaires qui, jusque là, avaient été denses et riches en émotions. Soudain, les mots m’ont semblé s’empiler, et par un effet d’accumulation, se vider de leur sens. La facilité avec laquelle on échange des mails me donne souvent une impression de surcharge. On ne communique plus vraiment : on parle, on parle, et bientôt ce sont deux voix qui s’élèvent en parallèle, sans plus réussir à se rencontrer.

Je suis dans une dynamique d’allègement. Moins d’objets, de vêtements, de livres, de meubles dans la maison. Moins de pensées tourbillonnantes dans la tête. Alors, moins de mots, c’était peut-être la suite logique de ce mouvement de dépouillement. On n’a pas forcément besoin d’une cabane au fond de la forêt pour laisser s’épanouir le silence : il faut juste lui faire de la place.

Derrière ce qui était devenu un besoin et une habitude d’écriture, d’un côté comme de l’autre, je crois qu’il y avait une peur de la solitude. Au bout d’un moment, on n’écrit plus tant pour rencontrer l’autre que pour vérifier qu’on n’est pas seul. Quelques lignes, bouteille à la mer, pour s’assurer qu’il y a toujours quelqu’un qui répond, peu importe presque ce qui fait la matière de sa réponse, du moment que l’on perçoive, loin derrière tous les échos du monde, sa voix.

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Je veux aussi mettre du bon et du beau dans ma vie, dans la vie. Et je crois qu’à cet égard, il faut être vigilant sur ce qui compose toute relation, sur ce que l’on met dedans. L’autre n’est pas un déversoir, une oreille compatissante qui évite d’aller régler les vrais problèmes dans les lieux prévus à cet effet. Je crois qu’il faut choisir, comme on compose un bouquet de fleurs, ce que l’on veut partager. Pas tout, et pas n’importe comment.

Les liens ne sont pas rompus. Avec le silence, le manque est revenu. Et puis l’attente. Et le plaisir de se voir, en vrai, de manière impromptue. Car jamais les mots ne remplaceront la vie, la vraie, celle qui est faite de regards, de sourires, de complicité et de joie. Le soir, parfois, ils tournent en rond, les mots, ils voudraient sortir. Je les retiens.

Il y a quelque chose d’infiniment beau et délicat dans cette retenue, dans ce silence auquel on se contraint, dans ce qui pourrait être mais qui ne prend pas vraiment forme.

Ecrire moins, c’est peut-être laisser davantage de place au possible…

Ceux qui savent ne parlent pas

Ceux qui parlent ne savent pas

Bloquez toutes les voies!

Fermez votre bouche,

barrez l’accès à vos sens,

émoussez votre tranchant,

dénouez vos liens, adoucissez votre éclat,

laissez retomber votre poussière,

Telle est l’union première, l’étreinte secrète.

extrait du 56ème verset du Tao Te King.

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illustrations : acrylique et pastels à l’huile sur papier, format A3


6 commentaires

Aldor · 24 septembre 2018 à 9 09 04 09049

Le silence peut dire bien des choses à qui savent l’écouter. Mais il y faut un apprentissage. Et plus encore à qui veut le pratiquer.

    Gwenaëlle · 25 septembre 2018 à 18 06 26 09269

    C’est vrai, c’est un apprentissage ! 😀

lewerentz · 24 septembre 2018 à 17 05 26 09269

Quel texte plein de bon sens ! C’est tout à fait vrai, ce que tu écris. Et les illustrations, magnifiques, comme toujours.

    Gwenaëlle · 25 septembre 2018 à 18 06 25 09259

    Je suis en route vers la sagesse… 😉 Merci beaucoup.

Maurice Perros · 24 septembre 2018 à 19 07 16 09169

Très beau texte, tellement vrai. J aime aussi beaucoup l’illustration. Les verts sont particulièrement réussis. Merci pour ces instants de beauté poetique que tu nous offres régulièrement.

    Gwenaëlle · 25 septembre 2018 à 18 06 25 09259

    C’est avec grand plaisir! Merci!

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