Ce que je ne sais pas

Nous sommes vraiment d’étranges animaux. Toujours partagés entre le désir de nouveauté et le besoin d’être rassurés par une gentille routine. Victimes de notre cerveau qui n’aime rien tant qu’automatiser ce qu’il maîtrise. Nous sommes faits comme ça : nous avons tendance à reproduire, parce que c’est plus facile, que ça demande moins d’effort. Ce n’est même pas forcément conscient.

La chose m’avait frappée lorsque j’avais visité l’exposition consacrée à Jacques Monory, à Landerneau. Toute sa vie, l’artiste s’était servi de la même couleur – le bleu – et ses tableaux de jeunesse n’étaient guère différents de ceux qu’il avait réalisés à la fin de sa vie. D’autres artistes semblent parfois trouver le filon de leur expression propre et les années ont beau passer, ils semblent faire toujours la même chose, d’une manière si légèrement différente qu’elle se voit à peine.

Alors que je pratiquais la série Western Song depuis quelques mois déjà, j’ai éprouvé cette tentation de continuer, indéfiniment, jusqu’à la lassitude totale ou l’épuisement de mes idées. Je me sentais bien dans cette série, j’avais le sentiment de commencer à maîtriser le processus.

Mais je sais que le confort, en matière d’art, ne vaut rien. Il faut se bousculer soi-même, sortir du balisage qu’on a tracé, aller explorer les confins, déborder dans la marge et se surprendre à vouloir faire des choses auxquelles on n’avait même pas pensé. Il faut se secouer, se laisser dériver, agir sans y penser et voir ce qui vient. Alors, je change l’abscisse et l’ordonnée, je déplace mes couleurs sur l’échiquier de la création.

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Ça bouge insensiblement. Il y a toujours le bleu, et le mouvement, mais les zones offrent des contrastes différents, des propositions qui ne sont plus seulement liquides. Je sais que j’ai envie d’aller vers davantage de neutralité, des couleurs plus terriennes et l’idée d’un dévoilement ténu. Depuis longtemps déjà, j’ai envie de travailler sur l’impalpable, l’évanescent, les brumes.

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J’en suis loin encore, mais dans les zones claires de ces deux peintures sur papier, on peut voir quelque chose qui s’annonce. Des éléments qui ne font que transparaître. Comme si le mystère s’épaississait. J’ai dans mes souvenirs, des jours de brouillard dans la campagne, quand le ciel devient ce coton qui assourdit tout, quand les arbres se muent en silhouettes fantomatiques et que la pluie sur les feuilles craquantes fait entendre sa chanson infinitésimale. Jours gelés et blancs, où l’on avance sans jamais presser le pas. Comme si avec l’hiver, tout était ralenti, encoconné, protégé par une épaisseur qui met le monde à distance.

Dans ce monde d’hyper-connection et d’ultra-transparence, je crois que j’ai envie de faire quelques pas en arrière pour voir derrière l’apparence des choses et des gens, ce qui n’est ni dit, ni montré, mais qui se dévoile parfois, dans un geste inachevé, une parole qu’on ne prononce pas. J’ai connu des silences très éloquents.

Peu à peu, je vais inviter le brouillard dans mon atelier et voir ce qu’il me révèle.

4 commentaires sur “Ce que je ne sais pas

  1. Joli billet que je lis avec plaisir ce matin de congé maternité. C’est vrai que nous sommes paradoxaux, recherchant le nouveau et cultivant tout à la fois le rassurant connu. La peur, cette création de notre esprit, n’est pas un guide vers l’épanouissement et n’évite pas le danger…

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