C’est le hasard qui m’a fait lire à la suite Journal pauvre, de Frédérique Germanaud, et Un monde à portée de main, de Maylis de Kerangal. Aurais-je senti les échos que l’un et l’autre se renvoient si davantage de temps s’était écoulé entre les deux? Impossible de le savoir, chacun m’ayant frappé à sa manière.

Ce sont deux livres très différents par leur forme – un journal, un roman – par les thèmes qu’ils abordent, et par leur langue, mais entre lesquels on peut déceler des affinités, des sujets qui se recoupent, et une certaine vision du monde contemporain.

20181220_095841Dans son Journal pauvre, Fédérique Germanaud évoque cette année sabbatique qu’elle a décidé de consacrer à la création, à travers l’écriture et la peinture. Maylis de Kerangal narre l’histoire de Paula Karst qui se forme aux arcanes de la peinture en trompe l’œil puis se lance sur le marché du travail et dans la vie.

Deux auteures donc, qui parlent de femmes. Des femmes dans l’acte créatif, dans la vie, dans l’époque. Dans les deux ouvrages, l’art et la vie sont liés. Ils se nourrissent mutuellement selon des procédés divers, par incubation, sédimentation, porosité, et au final, absorption presque  inconsciente de l’air du temps, des bribes du jour, des miettes laissées par d’autres pour éclairer le chemin. Le travail se fait en même temps que la vie est à l’œuvre.

La cueillette des prunes, patiente et sucrée, sert de scène d’ouverture au Journal pauvre, tandis que l’image de Paula Karst dévalant l’escalier de son immeuble impose d’emblée le rythme du roman. Dans les deux cas, on trouve là matière : matière à paragraphe, matière à faire des compotes, matière à saisir l’énergie de la vie, matière à plonger le lecteur sans attendre dans l’atmosphère du livre.

Dans ces deux ouvrages, il est question de choix. Celui d’une « fille moyenne » dans le cas de Paula Karst, qui commence à trouver sa voie propre dans ce roman d’apprentissage.

« On se demande comment la jeune Paula Karst, cette fille moyenne, protégée, routinière, et pour tout dire assez glandeuse, de celles qui passent le plus clair de leur temps sur la banquette d’un café parmi d’autres comme elles, chaque parcelle d’existence moussant dans l’expresso avec ce mélange de grâce et de vacuité qui frise le génie, comment cette étudiante brusque et dilettante, pour qui l’avenir se devait avant tout de demeurer blotti dans un sfumato, s’engouffra tête la première dans le grand atelier de la rue du Métal, et plus encore, s’y rua. »

Choix d’un mode de vie qu’on peut dire « à la marge », pour Frédérique Germanaud, cette marge qui permet d’avoir une pleine vue sur la page.

A la question : comment je conçois la vie pauvre, je réponds qu’il ne s’agit pas de survie, de faim, d’ennui, mais de défendre avec opiniâtreté un territoire, quelques règles, ne pas céder à celles qu’on voudrait m’imposer, être inventive, libre et débrouillarde.

Et dans les deux cas, qu’on ne s’y trompe pas : il s’agit d’un acte de courage. Celui de ces femmes qui se découvrent plus qu’une passion : ce qui donne sens à leur vie, et décident alors de suivre et d’assumer cette voie-là, malgré les difficultés, les risques et les obstacles. Paula Karst est une « free-lance », une travailleuse volante sur la condition de laquelle Maylis de Kerangal dit quelques mots très justes.

Elle a rallié la cohorte des travailleurs nomades, ceux qui se déplacent à longueur d’année, et parfois loin, au gré de leurs contrats, ceux-là bien distincts des stars de twitter ou d’instagram que l’on fait fait venir à grands frais pour la soirée de lancement d’un téléphone portable, d’une ligne de maquillage ou d’un sorbet à la crevette […] et bien distincts également du prolétariat embauché à flux continu sur les chantiers qui prolifèrent à la surface du globe, la main d’œuvre inépuisable et sous-payée qui circule dans les soutes de la mondialisation.

Frédérique Germanaud fait le choix de la simplicité volontaire, de l’épure dans tous les aspects de sa vie quotidienne pour pouvoir disposer de tout son temps et le remplir comme elle le veut.

Ces deux choix de vie disent beaucoup sur le monde actuel, où il faut choisir entre un conformisme qu’on ne peut même plus qualifier de confortable tant il débouche de plus en plus souvent sur des situations désastreuses (épuisement, dépression, harcèlement…) et la liberté qu’on paie au prix le plus fort.

Dans l’entreprise que j’ai quittée : une femme agressée verbalement. Trois semaines d’arrêt de travail. Dans un autre service, les colères du petit chef terrorisent une employée. Elle pleure chaque soir en quittant le travail. Un autre en dépression depuis deux mois. Dévalorisée, humiliée, reléguée à des tâches subalternes, elle a fini par lâcher prise. On m’a dit : « je pensais que tu serais plus solide ». On m’a dit d’elle : « elle ne sait pas gérer la pression ». Nous faire passer pour des lâches, des faibles. Nous faire culpabiliser. […] Travail de destruction.

Journal pauvre

A travers ces lignes, c’est la douleur du corps au travail qui s’exprime. Le corps qui souffre dans l’effort, mais aussi sous le poids d’une société qui réclame toujours plus. Curieusement, je n’ai pas détecté dans la prose de l’une ou de l’autre ce qui fait spécifiquement le corps féminin : pas de sang, de fluides, de seins, de hanches, de cycles. Le corps s’exprime dans l’effort, ou le sport, et très fugacement, dans l’amour. Frédérique Germanaud évoque ses séances de natation, ou la pratique du kung-fu pour parler d’écrivains combattants. Maylis de Kerangal montre le corps à corps de l’acte créatif.

Elle apprend à voir. Ses yeux brûlent. Explosés, sollicités comme jamais auparavant. […] Car voir, sous la verrière de l’atelier de la rue du Métal, défoncée dans les odeurs de peinture et de solvants, les muscles douloureux et le front brûlant, cela ne consiste plus seulement à se tenir les yeux ouverts dans le monde, c’est engager une pure action […].

Je me demande si cette disparition ou cette neutralité du corps des femmes était volontaire, ou bien la marque intégrée inconsciemment d’une société encore trop souvent inégalitaire sexuellement parlant.

20181220_095919Enfin, il me semble que ces deux ouvrages insèrent leur narratrice ou leur personnage principal dans une lignée. Paula Karst, quand elle peint du marbre, remonte au Dévonien et tout ce qu’elle peint porte en lui la marque du passé, de l’histoire. Il y a une filiation. Chez Frédérique Germanaud, le lien est plus horizontal, tissé des complicités qui se répondent, de ces échanges dont est aussi fait le métier d’écrivain et d’une manière partagée de voir le monde.

Ces deux ouvrages abordent, chacun à leur manière, l’acte créatif, le corps, l’existence en tant que femme et font se rencontrer la réalité et la fiction. J’y lis une sorte d’invitation à s’emparer du pouvoir qui est le nôtre : celui d’agir sur nos vies et de les remplir non pas de ce que la société voudrait nous imposer – consommation, salariat, maternité pour ne citer que quelques exemples – mais de ce que nous aurons consciemment choisi parce que c’est cela qui donnera du sens à nos actes, à nos paroles, et à nos écrits. Deux auteures qui, chacune à leur manière, célèbrent la liberté, la création et la vie. A lire, forcément!

Frédérique Germanaud, Journal pauvre, édition La clé à molette. 

Maylis de Kerangal, Un monde à portée de main, éditions Verticales. 

Catégories : Littérature

4 commentaires

lewerentz · 20 décembre 2018 à 13 01 52 125212

Excellent article, comme toujours.
A la parution du de Kerangal, vu le sujet, j’avais très envie de le lire. Mais j’ai lu des extraits en librairie et franchement, je n’accroche pas au style d’écriture.
Je ne connais pas du tout le Germanaud mais je vais à la bibliothèque cet après-midi et le chercherais.

    Gwenaëlle · 20 décembre 2018 à 17 05 08 120812

    Ce sont deux styles très différents. J’avais quelques réserves sur la construction de celui de Kerangal, mais j’ai surtout voulu mettre en avant dans mon billet les points de convergence.

sylire · 30 décembre 2018 à 21 09 08 120812

Intéressant, ton billet, oui.
J’ai beaucoup aimé le Kerangal également !

    Gwenaëlle · 30 décembre 2018 à 21 09 28 122812

    C’est toi qui m’avais donné envie de le découvrir ! 😉

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