Miracle d’Instagram. En quelques secondes et quelques clics, on peut pénétrer l’univers d’un inconnu, d’une personne qui vit ailleurs, et qu’on n’aura sans doute jamais la chance de croiser.

Il y a quelques jours, j’ai été extrêmement touchée par les mots qui accompagnaient la photo d’une artiste anglaise installée dans le sud de la France. Posant allongée, sur un couvre-lit blanc, elle offrait au regard un autoportrait sans concession. A côté, elle expliquait, dans un petit texte, ce qui lui était arrivé. Après un cancer, elle était en train de reconstruire sa carrière d’artiste et de photographe, mais elle se sentait encore souvent fatiguée. Elle éprouvait par moments un épuisement tel qu’elle n’était plus capable de faire quoi que ce soit. Ce qui la faisait culpabiliser. Elle se demandait si elle n’était pas plutôt paresseuse, et en train de se chercher des excuses. A court de réponse, elle était allée chercher sur Google et avait trouvé « the cancer related fatigue« , la fatigue liée au cancer.

20190117_174700

Sur une souche

Ces questions et la démarche d’aller chercher une explication à sa fatigue m’ont bouleversée. Est-ce que son ressenti ne suffisait pas? Est-ce qu’il était impossible d’accepter cet état sans qu’une bonne raison ne l’explique et ne le justifie? Derrière ces sentiments de honte et de culpabilité, j’ai vu l’œuvre d’une société qui ne supporte plus la faiblesse sous quelque forme que ce soit. Comme si être malade, handicapé, diminué ou simplement fatigué était faillir. Le repos n’est plus un droit, mais l’aveu d’une incapacité. J’y ai vu aussi cette angoisse typiquement féminine de ne jamais en faire assez, de n’être pas à la hauteur.

J’y ai discerné également la façon dont la plupart des gens considèrent les artistes, surtout ceux qui ne sont pas connus/célèbres/riches : comme de gentils hurluberlus qui passent plus de temps à glander qu’à travailler, des personnes qui ont un hobby plus qu’un métier. La preuve, ils travaillent chez eux, ils n’ont pas d’horaires, pas de fiche de paie et ne produisent pas forcément grand chose, ces paresseux qui toute la matinée traînent au café des Halles… J’ai entendu des phrases du genre : c’est bien que tu aimes la peinture, ça t’occupeNon, mais toi, tu as le temps… Le pompon revient à feue ma mère : en fait, tu es déjà à la retraite!

20190117_172310

Je ne sais pas ce qu’il en est pour vous, mais moi, j’ai besoin de calme et de silence. J’ai besoin de prendre régulièrement du recul, ne serait-ce que pour savoir si j’avance dans la bonne direction. Quand je suis fatiguée, je me repose. Quand j’ai besoin d’air, je sors. J’ai besoin de temps pour moi, et aussi besoin de temps pour ne rien faire, parce que c’est dans cet entre-deux que les idées surgissent. Ce temps n’est pas donné : je le prends. Et s’il y a une part de chance, il y a aussi des contreparties qui coûtent cher : je n’ai pas fait carrière, je ne gagne pas assez pour cotiser pour mes vieux jours, pas assez non plus pour en vivre, je n’ai aucun statut social prestigieux, je ne dirige personne et n’emploie que moi, et je dois m’occuper de tous les aspects de mon travail.

Dans ce monde qui a pour les humains moins de considérations que pour des bêtes de somme, où les managers cravachent leurs employés comme des chevaux qu’on crève pour aller plus vite, où l’on fait disparaitre toutes les structures à même de prendre en charge les handicapés, les autistes, les enfants qui ont du mal à suivre à l’école, les malades, les vieux, les migrants et tous ceux qui ne sont pas assez « productifs », il est temps de refuser la honte et la culpabilité de n’être que soi, c’est à dire humain, fragile, faillible et vulnérable. Il est temps de revenir au bon sens, à cette intuition qui nous guide toujours, même si tout nous pousse à ne plus l’écouter. C’est l’avers et le revers. L’un ne va pas sans l’autre. L’activité va avec le besoin de repos. La bonne santé avec le soin de soi. L’imagination avec le temps « perdu ». La liberté avec la responsabilité.

Et c’est le privilège des artistes que de célébrer, par tous les moyens à leur disposition, cette vulnérabilité sans laquelle nous ne serions plus que des mécaniques sans cœur et sans âme.

20190108_120034-2

Répit trompeur – détail

 


8 commentaires

Marilyne · 22 janvier 2019 à 14 02 31 01311

Merci pour ce beau billet qui fait du bien. Tes réflexions sont pertinentes. Je me retrouve dans nombre de tes réflexions ( notamment celui qui commence par le besoin de calme et de silence ) ( avec la fameuse formule sur la retraite aussi ). Ce qui manque, c’est une pleine conscience, et pour cela il faut du temps…
Ton tableau Répit trompeur, enfin le détail que tu proposes, est magnifique.

    Gwenaëlle · 22 janvier 2019 à 15 03 01 01011

    Merci Maryline! Heureuse de voir que cette lecture a trouvé des échos en toi. La pleine conscience vient avec la pratique, avec l’acceptation des émotions, de toutes les émotions. C’est un long chemin, mais j’aime bien cheminer… 🙂

keisha41 · 22 janvier 2019 à 14 02 49 01491

J’aime bien tes réflexions, si justes. Tu as la chance (je t’envie? ^_^) de t’exprimer joliment par écrit et avec tes tableaux (et merci, on en profite!)

    Gwenaëlle · 22 janvier 2019 à 15 03 03 01031

    Merci Keisha! Ça me fait plaisir de voir que ce que je dis est partagé par d’autres aussi. Je crois qu’il faut s’écouter, pas par complaisance, mais parce que c’est la seule façon de savoir ce qui est bien pour soi.

lewerentz · 22 janvier 2019 à 19 07 17 01171

Quel beau texte ! Plein de bon sens de vérités qu’il faut dire, qui remet l’église au milieu du village – si je puis dire. Moi aussi, j’ai besoin de moments de calme, de silence – j’arrive pas à pas, petit à petit, à moins me sentir coupable mais au contraire à les savourer. Mais ça prend du temps de ne pas devoir se sentir obligé de se justifier.
Le détail supérieur de ton « Répit trompeur » est incroyable : on dirait un vrai reflet, c’est très réaliste (zone bleue). J’adore !
Merci pour ton blog – un vrai bonheur de te lire, de voir tes œuvres.

    Gwenaëlle · 22 janvier 2019 à 21 09 57 01571

    Merci à toi! Quand j’écris un billet, je ne sais jamais comment il sera reçu. Je vois que j’ai touché une corde sensible pour beaucoup. Bonne soirée Barbara !

Mylène Gauthier · 24 janvier 2019 à 14 02 15 01151

La vie d’artiste révèle ce qui est en nous et autour de nous. Je me suis reconnue dans votre texte comme artiste et comme femme. Votre travail est puissant. J’aime beaucoup. Merci.

    Gwenaëlle · 24 janvier 2019 à 14 02 19 01191

    Merci à vous pour ce commentaire et votre passage régulier ici. À bientôt.

Répondre à Gwenaëlle Annuler la réponse.

%d blogueurs aiment cette page :