Quand j’étais adolescente, mon père avait l’habitude de résumer le monde par cette formule : écraser ou être écrasé. Cette vision des choses m’a toujours fait horreur, et je pense que si je suis si longtemps restée en retrait de la vie, c’est parce que je ne voulais risquer ni l’un ni l’autre. J’étais persuadée qu’il devait bien y avoir une alternative, mais regardant autour de moi, je pouvais voir que partout les jeux de pouvoir étaient à l’œuvre. Dans les familles, dans les couples, dans le monde du travail, dans la cour de récréation, dans le cabinet du médecin… Comme si, répondant à notre nature animale, on ne pouvait s’empêcher d’être soit du côté des dominants, soit du côté des dominés.

Elevée dans « l’amour » conditionnel, formatée pour complaire, j’ai mis du temps à sortir vraiment de ce système où l’on cherche à plaire aux autres, ou du moins à ne pas déplaire, en rognant sur ses propres limites, en abdiquant ses valeurs, en acceptant l’invasion régulière de ses frontières. Et loin d’apporter une quelconque satisfaction, cette attitude corrompt tout : les relations avec les proches, les amis, la famille, parce que l’on n’est jamais soi-même, mais la projection de ce que l’on croit que l’autre attend de nous.

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L’aurore sur le Port-Rhu

Pour sortir ce cercle vicieux, de cette vision dénaturée du monde, je crois qu’il faut d’abord travailler sur soi. Accepter d’une part son imperfection – parce que l’amour conditionnel nous fait grandir dans l’idée qu’il faut être parfait, en tout, partout, tout le temps – et d’autre part, fixer les limites de son territoire et être prêt à prendre les mesures qui s’imposent quand quelqu’un les franchit. J’avoue que cela m’a poussée parfois à adopter des conduites assez saugrenues, comme aller traiter de criminel le type qui m’avait coupé la route ou faire gueuler mon saxo à trois heures du matin devant la maison de ceux qui laissaient hurler leur chien. Le ridicule n’étant pas létal, je suis toujours là… Mon système de défense avait le mérite d’exister, mais il était légèrement déréglé…

Récemment, un ami m’a tourné le dos du jour au lendemain. Sans aucun mot d’explication. Nous avions partagé beaucoup de beaux moments, j’avais été là quand il traversait des moments sombres, et vice-versa. Son attitude m’était incompréhensible, et surtout insupportable. Ne pas réagir aurait été comme accepter qu’on me greffe un abcès qui risquait de ne jamais guérir. Je me suis dit : on ne me traite pas comme ça!!! Et à ce moment-là, j’avais la voix de Jean-Pierre Bacri, lorsqu’il parle au chauffeur de taxi, dans le film « Comme une image » :

Le silence imposé unilatéralement, la surdité aux demandes d’éclaircissement, je les ai ressentis avec une violence inouïe, comme si, du jour au lendemain, l’autre s’imaginait autorisé à me faire tomber dans les oubliettes, juste parce qu’il en avait décidé ainsi, tel un enfant capricieux qui se croit tout permis. Et surtout sans se préoccuper le moins du monde de ce que je pouvais éprouver, ressentir.

Ce n’était pas la fin, le problème, mais qu’elle me soit imposée comme une porte claquée au nez. Il s’est alors agi pour moi de me faire respecter en tant qu’humaine. Ni plus, ni moins. Je ne me suis pas laissée faire. J’ai demandé, re-demandé et comme le silence durait, j’ai pointé mes ogives nucléaires. Cela ne m’a pas fait plaisir, mais c’était nécessaire à mon propre respect. J’ai fini par obtenir une réponse, qui m’a permis de refermer le dossier à jamais. Affaire classée. Je ne demandais rien de plus.

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Une terrasse sur le front de mer, à Porto

L’autre versant nécessaire de cette capacité à défendre son territoire, afin que nul ne soit autorisé à venir y déverser ses déchets toxiques, c’est qu’il est important aussi de développer son aptitude à la bienveillance. (Sinon, on risque de se réfugier dans une rigidité dangereuse). Dans ce monde parfois cruel, brutal, sans pitié, il est nécessaire de s’épauler, de s’encourager, de se congratuler, de se soutenir. C’est valable pour tout le monde, mais ici, je pense surtout aux femmes, et aux femmes créatrices. Nous ne sommes pas en rivalité, contrairement à ce que d’aucuns voudraient nous faire croire. Chacune est singulière. Il y a suffisamment d’espace pour que tout le monde puisse laisser s’exprimer sa voix. Faire preuve de bienveillance envers soi-même, en acceptant ses défauts et en cultivant ses forces. Faire preuve de bienveillance envers ceux que l’on côtoie, qui nous sont plus ou moins proches. Remarquer un détail qui a changé, dire à l’autre ce que l’on apprécie chez elle, chez lui, ou dans une de ses créations, proposer des occasions de rencontre, d’échange, tendre la main si l’on sent que l’autre en a besoin, reconnaître ses erreurs… La tendance au jugement, si répandue, se manifeste aussi chez moi bien sûr. J’ai pris l’habitude de me demander alors : tu n’as jamais été faible / stupide / lente / péremptoire / radicale / désagréable / immature /, toi? La plupart du temps, la réponse est : si… Alors j’accepte plus facilement ce que je vois comme des défauts chez les autres, parce que je sais qu’ils sont aussi en moi.

Le monde ne se résume pas à écraser / être écrasé. La vraie question à se poser, c’est quelle personne a-t-on envie d’être? Et comment y parvenir? Est-on prêt à fournir les efforts nécessaire pour sortir du prêt-à-vivre délivré par la société pour tailler son propre costume? Même si c’est difficile, même si ça prend du temps, si on le désire, on finit toujours par trouver son chemin. Un chemin unique, qui nous est propre, qui ne ressemble à aucun autre et qui ne peut être tracé par personne d’autre que soi. La bienveillance, c’est aussi de s’autoriser à le suivre…

 


4 commentaires

lewerentz · 5 mars 2019 à 8 08 01 03013

Gwenaëlle,
Ton texte (très bien écrit) m’a fait monter les larmes aux yeux et j’ai la gorge nouée, car il exprime exactement ce que je ressens souvent… Mais tu me donnes des pistes de réflexion, de l’espoir. Merci!

J’ai aussi eu un « clash » avec une amie (bretonne !) très proche qui, du jour au lendemain, ne répondait plus à mes cartes, mails, téléphones. Mais je n’ai jamais lâché, je ne comprenais pas… Plusieurs années après, on a eu un téléphone et, aussi ténu soit le fil, j’ai cru qu’on allait pouvoir continuer à échanger (à distance, elle habite en Suisse mais pas dans ma région) mais non… Elle ne répond plus à mes qq SMS (Noël, son anniversaire, etc.)…

    Gwenaëlle · 5 mars 2019 à 23 11 20 03203

    Merci pour ton commentaire. Ce sont des situations difficiles, et endurer un silence que rien ne peut briser est parfois pire qu’une houleuse explication. Toutes les histoires ont une fin et je crois que c’est important d’apprendre à la soigner, cette fin. Cela permet de faire son deuil.

sylire · 11 mars 2019 à 23 11 28 03283

Je m’efforce d’être bienveillante et je partage ton idée selon laquelle il y a une autre voie que « d’écraser ou être écrasé ».

    Gwenaëlle · 12 mars 2019 à 11 11 30 03303

    Heureusement pour nous, hein! 🙂

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