J’ai déjà eu l’occasion d’aborder le sujet ici : se lancer dans une carrière artistique à quarante-cinq ans tient de la gageure. On débarque sur un « marché » sans réseau, avec un savoir acquis par la pratique et sur le tas, sans réelle conscience de ce qu’un tel choix implique, en termes de persévérance et de travail. La naïveté des débutants tient lieu de carburant. Il n’est même pas question de savoir si on a du talent, du bagou ou je ne sais quoi. On sait juste que ce désir de peindre, de créer est en nous, et qu’on l’a ignoré ou fait taire pendant trop longtemps.

Les obstacles extérieurs sont une chose. On peut apprendre au fur et à mesure : à travailler, à s’organiser, à vendre, à communiquer. Internet regorge de vidéos, de podcasts et d’articles sur quantité de sujets qui touchent aux réseaux sociaux, à la manière de tenir un agenda ou de démarcher des galeries. Il suffit d’avoir du temps, de la motivation, et de taper les bons mots-clés. Rien qui ne soit hors de portée.

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Mais on ne se méfie pas assez  des obstacles intérieurs. De l’ennemi qui est caché en soi. Il ne faut pas longtemps pour qu’il commence à se manifester, surtout si, comme moi, on n’a pas eu la chance d’avoir des parents communistes bienveillants. On la connait tous, cette petite voix qui vient saper notre énergie, grignoter notre désir, tronçonner notre motivation. Elle peut prendre plusieurs formes, et son ingéniosité pour nous maintenir au sol est sans limites. Parmi elles, il y les croyances limitantes, vous savez, ces phrases définitives qu’on s’inflige les jours où les choses ne vont pas comme on voudrait.

Pendant mon séjour normand, j’ai fait la liste de toutes les miennes. J’en ai dénombré une vingtaine et encore, je ne suis pas allée au bout du bout. Je suis sûre que j’aurais pu doubler ce chiffre. Parmi celles qui me nuisent professionnellement parlant, j’en ai repéré deux : « je ne suis pas légitime » et « il est trop tard« . Ah, ces deux-là, je peux vous dire que mon mari les a entendues plus d’une fois sortir de ma bouche, et d’ailleurs si je veux le mettre en rogne, je n’ai qu’à dire ça!

Fake it until you make it!

Vous trouverez dans de nombreux livres et articles, si le sujet vous intéresse, des stratégies pour dépasser ces croyances et en mettre d’autres, plus positives, en place. Je ne sais pas si elles fonctionnent. Je sais que moi, j’ai besoin de démonter les choses, tel un horloger qui simplifierait l’équation jusqu’au plus petit rouage, pour comprendre et changer. Alors mon premier réflexe, face à ces petites phrases nauséabondes, c’est de les contrer par des questions : Je ne suis pas légitime. Ah bon? Et pourquoi? Qu’est-ce que ça veut dire être légitime? Que faudrait-il que j’aie pour ressentir une forme de légitimité? Les autres artistes le sont-ils, légitimes? Pourquoi? N’y a-t-il pas des exceptions qui confirment la règle? 

Ce déluge de questions a le même effet que l’insecticide sur les moustiques. Très vite, j’ai compris le raccourci qui s’opérait dans mon esprit : pas de diplôme d’école d’art = pas de légitimité. Alors j’ai regardé autour de moi et j’ai vu : il y a des tas d’artistes (eh oui, même des Français!) qui ont créé leur œuvre sans avoir besoin de la validation d’un diplôme. Je pense à François Dilasser par exemple, peintre autodidacte qui a exercé de nombreux métiers avant de se consacrer à la peinture, alors qu’il avait déjà près de quarante ans.

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Le bateau-feu, François Dilasser

Et puis la légitimité, si tant est qu’elle soit le signe de quelque chose, vient en agissant. On n’est pas légitime d’emblée, comme ça, sans avoir rien fait, diplôme ou pas. C’est l’expérience, le travail, la ténacité, l’authenticité qui font la légitimité d’un artiste. C’est son rapport à l’art, aux acheteurs, à ses pairs qui montre à quel genre de personne on a vraiment affaire.

On voit bien que toutes ces petites phrases qui assassinent notre désir, qui court-circuitent notre élan ne sont rien d’autre que l’écume de notre « éducation » et le produit de notre immersion dans une société qui cherche par tous les moyens à se rassurer sur la validité des personnes et des choix en misant sur la conformité. Mais un diplôme n’est pas le gage d’un quelconque talent et ne le sera jamais, fort heureusement! Le conformisme, c’est l’exact contraire de l’art.

Quant à savoir s’il est trop tard, je crois que cela fait aussi partie des excuses faciles que l’on se sert souvent pour ne pas prendre de risque. Se dire « il est trop tard« , c’est comme se donner l’autorisation de rester au fond de son fauteuil avec un bouquin dans une main, et une tasse de thé dans l’autre. Il est autant nécessaire de dépasser la frilosité de la société que la sienne propre, et cette tendance si humaine à toujours vouloir céder à la facilité. 

Alors interrogez, vous aussi, toutes ces petites phrases qui vous trottent dans la tête comme une armée ennemie qui veut tout sauf votre bien. Celles qui vous disent « tu n’es pas une créative », « tu manques de courage », « tu n’es pas douée », « tu es toujours à côté de la plaque », « personne ne s’intéresse à toi », « tu n’arrives jamais à rien… » Vérifiez la validité de ces croyances qui vous font régulièrement trébucher et renoncer avant même d’avoir essayé. Ne vous laissez pas faire! Ni par les autres, ni par ces petits poisons de l’existence qui vous empêchent de vous exprimer dans toutes vos dimensions. Vous pouvez bien plus que vous ne l’imaginez!

N’hésitez pas à réagir, à partager votre expérience à ce sujet dans les commentaire ci-dessous. 

Catégories : Humeur

19 commentaires

keisha41 · 3 mai 2019 à 7 07 55 05555

Hé oui ces petites phrases sont d’abord dans notre tête plus que dans la bouche (ou la tête) des autres. J’aime bien ton cheminement. Marrant, R. (tu te souviens de lui?) me demandait de tes nouvelles récemment (‘Gwen la bretonne’ je crois ^_^)

    Gwenaëlle · 3 mai 2019 à 10 10 25 05255

    Oui, bien sûr, je m’en souviens! Tu penses! 😉 De bons souvenirs!

Chauveaux · 3 mai 2019 à 9 09 48 05485

je te rejoints! surtout que j’adore les endroits où tu te promènes…😀 ma pire ennemie ça a toujours été moi dans ce chemin. mais ma meilleure amie aussi. Alors dans le doute je travaille quand même. & j’ecoute tous les créatifs qui passent chez Augustin Trappenard et je me sens proche d’eux de leurs doutes de leurs certitudes. Quand à la légitimité ce sont les gens qui votent pour mon travail qui me l’ont donné jour après jour. Eux croient en moi. Ils m’expliquent ce que mon travail leur fait. Et je les crois. Ça m’a donné la force de continuer même quand je ovulais arrêter chaque jour pendant deux années.

    Gwenaëlle · 3 mai 2019 à 10 10 24 05245

    Merci Gaëlle pour ce partage! Comme tu le dis fort bien, on peut être sa pire ennemie ou sa meilleure amie. Et être sa meilleure amie ne veut pas dire être complaisante, au contraire. Bienveillante et exigeante, je crois que c’est à cela qu’il faut parvenir.

aifelle · 3 mai 2019 à 10 10 45 05455

Tu m’as fait sourire, parce que ces croyances limitantes on en est bardées, surtout les filles je pense et encore plus en France où il n’y a que les diplômes qui comptent, quelque soit le domaine. Il faut être vigilante tout le temps pour ne pas les laisser nous envahir et revenir à la première difficulté. Avec l’âge, ça devient plus facile.

    Gwenaëlle · 3 mai 2019 à 10 10 47 05475

    Entièrement d’accord avec toi! Il faut prendre l’habitude d’interroger tout ce qui se présente comme une vérité et n’est que croyance… Quitte à choisir ses croyances, autant prendre celles qui nous servent! 😉

saxaoul · 3 mai 2019 à 12 12 29 05295

Je me bats sans cesse contre ma fille qui est parasitée par ce genre de pensées mais c’est compliqué… J’aimerais bien l’aider, lui permettre d’éviter au maximum ces travers. Elle a 10 ans, ces pensées commencent très tôt !

    Gwenaëlle · 3 mai 2019 à 12 12 59 05595

    Ah oui, en effet, elle est très jeune encore! Je ne connais pas du tout la situation, mais comme ça, spontanément, je me dis que tu pourrais essayer d’être un exemple, sans expliquer mais en agissant, en faisant preuve de bienveillance vis à vis de toi-même, en te félicitant de tes succès grands et petits, en lui montrant le chemin d’un état d’esprit tourné vers ce qui est positif et encourageant, en lui prouvant qu’on apprend de ses erreurs et qu’à ce titre elles sont nécessaires. As-tu essayé cette piste? 😀

      saxaoul · 3 mai 2019 à 14 02 15 05155

      Oui, c’est ce que j’essaie de faire mais je crois que ce jugement vis à vis d’elle fait partie de sa personnalité. C’est donc difficile à combattre. L’important est de dialoguer et de rester ouvert. Le reste fera son chemin, je l’espère, avec le temps.

        Gwenaëlle · 3 mai 2019 à 14 02 19 05195

        Oui, à cet âge ça change vite. Je te souhaite de pouvoir l’aider en tout cas. C’est dur parfois, le boulot de parent! 😩

Françoise · 3 mai 2019 à 15 03 46 05465

Il n’y a pas de légitimité, il y a le talent et l’envie ! 🙂
Merci pour ce billet reboostant, Gwenaëlle !

    Gwenaëlle · 3 mai 2019 à 15 03 54 05545

    De rien! Contente de savoir qu’il a un effet positif. C’était le but! 😀

Marion Dorval · 3 mai 2019 à 20 08 33 05335

Oui, oui et oui! 🙂
Ce sont mes approbations intérieures déclenchées tout au long de la lecture de votre article.
J’ai moi-même ces inquiétudes et ces limites intérieures, naturellement.
Je crois au travail, et seulement au travail. Dans la joie et la confiance menant au plaisir.
Je crois moi aussi à l’exigence bienveillante: ce n’est pas incompatible. Le labeur construit aussi notre sentiment de légitimité en ce qu’il nous permet de creuser toujours plus notre « patte » créative.
Et le reste: des étiquettes, l’avis des autres… dur d’y être insensible mais lorsqu’on a éprouvé la nécessité impérieuse voire vitale de créer, ce n’est pas ça qui nous arrête – un temps peut-être.
Merci pour ce partage sincère dans lequel je me retrouve et qui me conforte dans mon élan!
Bonne continuation à vous.

    Gwenaëlle · 3 mai 2019 à 22 10 26 05265

    Merci pour ce commentaire enthousiaste ! Et bon élan alors, créatif ou autre! 😀

Sylire · 4 mai 2019 à 8 08 56 05565

On a tous nos croyances limitantes, malheureusement. Je te souhaite de leur tordre le cou petit à petit. Moi, je crois en toi !

Sébastien Fritsch · 6 mai 2019 à 9 09 32 05325

Une fois encore, je me retrouve entièrement dans ce que tu écris. Les deux croyances limitantes que tu mets en avant (la question de légitimité et celle de l’âge) sont aussi très présentes chez moi… mais celles que tu égrènes dans ton dernier paragraphe ne sont jamais loin derrière. Merci pour ce billet qui pousse à se poser les bonnes questions (et à trouver, de préférence, les bonnes réponses).

    Gwenaëlle · 6 mai 2019 à 12 12 34 05345

    Merci Sébastien pour ce commentaire! Je pense qu’on est tous plus ou moins préoccupés en effet par les mêmes questions dans le domaine de la création. Je crois qu’il faudrait créer des occasions d’en parler, virtuellement ou non, à l’échelle locale. Je réfléchis à cette question… aussi! J’espère que tu vas bien et ta famille également. A bientôt.

      Sébastien Fritsch · 6 mai 2019 à 16 04 56 05565

      Tu as raison : partager entre artistes (quelle que soit la forme d’expression) peut nous aider à combattre ces freins. C’est d’ailleurs ce que tu as fait par ce billet.

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