Merveilleuse ignorance

Le continent poétique

20190523_161051Il y a ce recueil de poèmes sur le coin de mon bureau. Sa couverture vert anis et sans majuscules. l’apprenti dans le soleil. Je l’ouvre, le lis, le referme, le rouvre, pioche une strophe, le repose… Comme un petit manège intime, qui dure depuis plusieurs jours. Il exerce sur une moi une fascination que j’avais du mal à m’expliquer. Et puis j’ai compris : le poète ne se soucie pas d’être compris. Il livre son univers, l’univers particulier de ce recueil-là, sans avoir aucune idée de la manière dont il sera reçu. A chaque lectrice, lecteur, de découvrir ce qui résonne en lui. Et surtout liberté pour chacun d’entrer dans l’espace entre les lignes, de pénétrer l’univers foisonnant des mots jetés là, pas par hasard, évidemment, mais jetés quand même, comme une bouteille dans la mer, comme des graines dont on ne sait pas exactement à quelles plantes elles donneront tige. La langue est commune, mais les images sont nouvelles. Elles ne cherchent pas à émouvoir, ni à faire joli. Elles se donnent simplement, dans leur brutale étrangeté. C’est ce qui rend la lecture fascinante pour moi, parce que cela réveille ma curiosité, mon envie de pénétrer ce texte, d’en saisir tous les chatoiements, comme si je posais pied pour la première fois sur un nouveau continent.

Parallèles

Depuis que je le lis, je sens un parallèle avec la peinture. Quelque chose qui prend forme peu à peu, une sorte de correspondance entre ce qui vient et ce qu’on en fait, qu’il s’agisse de mots ou de formes. Et tout l’enjeu est là : laisser surgir. Ne pas savoir, et accepter cette incertitude. L’auteur, Franck André Jamme, explique à la fin du recueil, que ce texte est né lors d’une résidence d’écriture, en l’espace de deux semaines. Il nécessitait évidemment d’être repris, retravaillé. Or, pendant plus d’un an, chaque tentative s’est soldée par un échec.

Et ce n’est que beaucoup plus tard qu’un jour, sans aucunement avertir, tout se dégagea enfin, se résolut. Bien heureusement, je n’eus même pas vraiment le loisir de m’en rendre compte, tant cela advint soudainement, puis se passa d’un trait. Après d’une année d’engourdissement: délivrance.

Avant d’évoquer ce soudain dénouement, le poète explique qu’il ne parvenait pas à se mettre dans l’état intérieur où il était lorsqu’il avait composé la première mouture. C’est exactement ce qui se produit quand on peint : on se lance, inspiré pendant un heure ou deux, et puis soudain, on bute. La toile est là, sur le mur, on la regarde et on ne sait plus quoi faire. Comment saisir l’énergie brouillonne qu’elle contient pour la mettre en lumière. Alors, il faut attendre. Attendre de retrouver cet état d’esprit dans lequel on était quand on a commencé et qui donnait cette impression de fluidité, d’évidence.

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Petit poney (étude)

Mystère et drawing gum

On ne sait pas d’où ça vient. Et il faut accepter de ne pas savoir, d’être dans l’ignorance. Où est la source des mots? D’où viennent les couleurs et les formes? Pourquoi cette nuit-là et pas une autre? Pourquoi certains jours sont-ils fertiles et d’autres stériles? C’est une question d’état d’esprit, d’accord. On peut sans doute jouer là-dessus, comme compte nous l’apprendre Nicholas Wilton pendant la formation. Mais le reste? Tout le reste? Ce qui va, ce qui vient, qu’on capte, on ne sait comment?

Penser à cette ignorance, ça peut être très inconfortable, j’en conviens. Et horriblement frustrant. Mais je crois qu’en prenant le temps d’y réfléchir, on peut voir aussi ce que cette « ignorance » a de formidable : aucune journée ne ressemble à la précédente. Et pour peu que l’on soit curieuse – comme je le suis – cela suffit à donner envie de se lever le matin, d’entrer dans l’atelier ou de se mettre à sa table de travail afin de voir ce qui va venir, surgir, arriver.

L’humain a besoin de savoir, ça le rassure. Mais je crois que ceux qui créent doivent se garder de cet écueil, parce que quand on commence à « savoir », on tend à s’en tenir à cela. Il faut rester sur le fil, dans cet équilibre instable que procure l’ignorance. Et observer ce qui se passe en soi, et hors de soi. Ressentir le doute, et les multiples directions offertes par toutes les options. Ecouter ce qui vient, ou pas. Accepter de ne pas maîtriser, voire de se laisser guider par une énergie qu’on ressent mais qui ne vient pas seulement de nous. Qui est aussi dans l’Autour. Le poème, la toile se font peu à peu, dans ces petits ajustements qu’on opère entre nous, nos profondeurs, notre environnement. C’est un va-et-vient qui se nourrit de mille ingrédients impalpables. Peu à peu, on comprend que le processus compte davantage que le résultat.

On s’en fout!

C’est difficile de se détacher de tout ce qu’on nous a enseigné. De ne pas penser au résultat, de ne pas se préoccuper de savoir comment cela sera lu, perçu. De ne pas faire quelque chose qui flatte à dessein le cœur ou le regard. De se dire : on s’en fout! Le matériel coûte cher, le temps c’est de l’argent, alors si on le perd? Si le manuscrit n’est pas pris? Si la toile n’est pas achetée?

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Playtime (étude sur panneau de bois)

C’est difficile de lâcher ses repères. D’aller tailler dans la forêt vierge de l’ignorance son propre chemin. Cette semaine, on devait peindre des panneaux de bois en se laissant totalement aller au hasard, en n’écoutant que notre intuition pour savoir si ça nous plaisait ou non, si ça résonnait en nous ou pas. Moi qui croyais laisser faire l’imprévu, je me suis rendu compte que j’étais dans le contrôle bien plus souvent que je ne l’imaginais. Alors refaire, recommencer, répéter pour que ce lâcher-prise devienne une habitude. Parce que c’est là que nait la surprise, l’étonnement, le bon, le réellement créatif.

C’est tout l’enjeu : plus on maîtrise la technique, plus on doit s’abandonner à ce qu’on ne maîtrise pas. C’est un truc de dingue, mais le miracle se produit dans l’interstice de cette ambiguïté.

Alors, on y va?

 

 

7 commentaires sur “Merveilleuse ignorance

  1. J’adore cette expression  » Continent poétique « . Je crois comme toi qu’il ne faut pas chercher de réponse. En donner réduit la créativité à la technique, à l’intention aussi. C’est un peu un éloge de la lenteur que tu écris, ce temps qui vient qui nous détache de cette technique et de l’intention.

    1. Oui, cette attention flottante, sans but, qui permet à l’inattendu de surgir. Plus ça va, et plus je suis persuadée que nous ne maîtrisons pas grand chose, contrairement à ce que l’on voudrait se faire croire. Et c’est très bien comme ça… 😉 Tu connais cette phrase : Jump and the universe will catch you! C’est exactement ça.

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