J’ai récemment croisé un artiste de Douarnenez, que je connais depuis que je suis arrivée dans cette ville. L’homme est fort sympathique, mais en un quart d’heure de discussion sur le bord du sentier, il m’a servi les propos qu’il tient sans discontinuer depuis treize ans : il est un véritable artiste et beaucoup d’autres sont des imposteurs ; l’art contemporain, c’est de la merde ; et le monde, si mal fait, court à sa perte. J’en connais d’autres, qui, comme lui, depuis des années ressassent le même discours, fait de critiques et de négativité remâchées. Je ne vais pas lui jeter la pierre. 

wabi-sabi, la beauté dans ce qui est abîmé…

Si je me retourne sur mon passé, avant mes quarante ans, je peux dire que j’étais comme lui. Je me noyais dans un verre d’eau. Je ne voyais pas ma chance, ni tous les possibles qui étaient à ma portée. Je vivotais, sans ambitions, sans rêves, sans désirs, mais en me plaignant toujours de ceci et de cela. Des enfants, du temps, des parents, de la solitude, de la difficulté d’écrire et de trouver un éditeur… La litanie semblait, là aussi, inépuisable, et si jamais je me trouvais à court d’arguments, mon esprit cherchait aussitôt dans mon quotidien de quoi continuer à alimenter ma plainte. Le monde allait très mal. Les amis n’en étaient pas vraiment. Mon enfance avait été gâchée. Et j’étais une mauvaise mère. 

J’ai fini par sortir de cet état d’esprit, à force de travail sur moi et de remise en question. En me décidant à agir aussi, car toute cette négativité s’accompagnait d’une forme de passivité. Je ne voyais pas que j’avais le choix. Que je pouvais décider d’ouvrir les yeux, de changer de focale, et de voir enfin la chance qui était la mienne.

Aujourd’hui, je sais que la vie, c’est 50/50. Il y a autant de bon que de mauvais, de joyeux que de triste, de comique que de tragique. Effectivement, la question de l’écologie est plus que préoccupante, l’art contemporain en France totalement dévoyé, et la position d’artiste pas toujours facile à tenir. Mais faut-il pour autant s’appesantir sur tout cela? Parce que dans les deux premiers cas, mon action individuelle est plus que limitée. Je peux faire attention à mes déchets, essayer de polluer le moins possible, mais il me semble que les enjeux dépassent mon petit quotidien. Je n’ai également aucun pouvoir sur les enjeux de l’art contemporain en France aujourd’hui. C’est un monde à part, qui a ses codes, ses prêtres et ses subventions. Le seul domaine où je peux agir, c’est sur mon art, et ma façon d’être au monde. 

Je peux me focaliser sur le résultat – souvent difficile à atteindre – et désespérer. Ou bien me concentrer plutôt sur le processus, et en apprécier chaque moment, même quand c’est ardu ou ingrat. Je peux me draper dans ma cape d’artiste et jouer les outragées quand on n’aime pas ce que je fais, ou bien je peux me rendre accessible, et tenter par tous les moyens qui sont à ma disposition de transmettre et de partager ma passion, et ce que j’ai appris et compris. C’est d’ailleurs mon intention avec tous les projets qui germent en ce moment. 

Il y aurait beaucoup à dire sur ce sujet, bien trop long pour un simple billet de blog. En ce qui me concerne, je suis heureuse d’avoir réussi à évoluer, à passer d’un état d’esprit triste, pauvre et déprimé à un état d’esprit ouvert, fluide, curieux. Si l’on me proposait de retrouver cette période des trente ans, avec l’humeur qui était la mienne alors, je dirais non. Bien sûr, j’aurais moins de rides, pas encore de cheveux blancs et des seins plus arrogants. Mais pour rien au monde, je ne voudrais revenir à ces pensées dévitalisées, qui m’enfermaient dans une vision déformée du monde. 

Aujourd’hui, à l’heure de concrétiser mes projets, je me dis que si je peux aider d’autres personnes à sortir d’un tel état, si je peux les accompagner pour leur faire voir le monde autrement, parce que je sais très exactement de quel système elles sont prisonnières, alors tout cela n’aura pas servi à rien. Et c’est là que l’on voit que la vie, c’est vraiment fifty/fifty puisque d’un mal peut sortir un bien…  

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6 commentaires

Lewerentz · 17 octobre 2019 à 13 01 00 100010

Ton texte est non seulement super bien écrit mais aussi très intéressant. Moi, je suis encore trop souvent dans l’état d’esprit qui était le tien (surtout niveau bachtroye) mais j’essaie de m’améliorer.

    Gwenaëlle · 17 octobre 2019 à 13 01 14 101410

    Merci Barbara! J’ai juste un peu d’avance, puisque j’ai une dizaine d’année de plus que toi. L’expérience aide à prendre conscience de certaines choses. Mais ça reste un travail quotidien et jamais achevé. C’est aussi ce qui le rend si intéressant. Bonne fin de semaine !

aifelle · 18 octobre 2019 à 7 07 12 101210

Je dis depuis longtemps que les journaux télévisés devraient faire 50 % mauvaises nouvelles 50 % bonnes nouvelles, déjà le moral de la population s’en porterait mieux (soyons honnête, je ne regarde jamais les journaux télévisés ni la télé en continu). On ne peut pas changer le monde, mais on peut changer de regard sur le monde, tu as raison, mais ça ne se fait pas sans un travail de réflexion acharné et continu …

    Gwenaëlle · 19 octobre 2019 à 14 02 43 104310

    C’est vrai, ça refléterait davantage ce qui se passe vraiment. Je ne regarde ni n’écoute jamais les infos… et je m’en porte bien mieux! 😁

sylire · 20 octobre 2019 à 20 08 53 105310

Ton billet est très intéressant. Je crois que j’ai un peu le même parcours psychologique que toi (en moins marqué peut-être ? Je ne sais pas). Je suis mieux dans ma tête à 56 ans qu’à 36. Parce que comme toi, je préfère voir le verre à moitié plein, qu’à moitié vide. Le temps file, il ne faut pas le perdre à ruminer.

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