Les philosophes, Spinoza en tête, ont tenté d’embrasser la Joie à bras le corps, pour en délimiter les contours, lui donner une définition, dire ce qui en est et ce qui n’en est pas. Ont-ils réussi? Il me semble que, comme beaucoup d’émotions, la joie est difficile à mettre en mots. Un nez parviendrait peut-être à la mettre en flacon, mais chacun l’expérimente à sa façon. La seule chose qui soit certaine, c’est qu’elle survient sans crier gare, et qu’on peut la perdre, à peine trouvée. 

Beaucoup de choses peuvent contribuer, en apparence, à nous éloigner de la joie : les problèmes, les soucis, l’esprit de sérieux, le chagrin d’amour, la douleur physique, les relations difficiles, et la liste ne s’arrête pas là. . 

Parfois, notre petite machine à se réjouir se grippe et il nous semble loin alors, le temps où l’on pouvait se sentir porté par un rien. On se ferme. On devient sourd. La lutte (ou la colère) prend toute la place. Si l’on parvient encore à créer, c’est avec difficulté. Le sentiment usant de devoir se battre, tout le temps, est comme un nuage noir au dessus de chacun de nos pas. On oublie le côté foncièrement joueur et joyeux de la création. Alors, comment retrouver, cette satanée joie? Où se cache-t-elle? Comment mettre en place des tactiques pour la cultiver, en faire des boutures, et la faire prospérer? 

 Je ne prétends pas avoir de solution, mais j’ai une recette que j’ai appliquée, un jour où il m’a semblé que la joie était devenue pour moi cet horizon lointain que je discernais à peine, tant j’étais perdue au milieu d’un océan de doutes et de regrets. Munie d’un stylo et de feuilles, j’ai commencé par faire la liste de tous les souvenirs que j’avais, où je savais avoir ressenti de la joie. J’ai remonté le fil de mon histoire pour retrouver tous les moments où j’avais éprouvé intensément cette émotion. Une séance inattendue au cinéma. Une randonnée sous le soleil. Un premier tableau, dont j’étais fière. Je suis arrivée jusqu’à l’enfance et à ces matins solitaires, à la campagne, quand j’allais marcher dans le jardin à peine éveillé. L’air était tout neuf et le ruisseau chantait. Et j’ai constaté qu’en effet, ce qui me procure de la joie est souvent d’une simplicité enfantine : être dehors à l’aube, allumer un feu, nager dans l’océan, être happée par un roman choisi au hasard, marcher dans la forêt, trouver des idées, partager une belle soirée avec des amis autour d’un repas préparé avec amour… 

Bouquet d’automne – Collage et peinture sur papier

La joie est ainsi, simple et lumineuse. Elle n’a pas pour vocation de flatter notre ego. Elle ne jaillit pas du plaisir de posséder, ou d’être désirée. Elle vient d’une source limpide et pure, et il y a toutes les chances, si vous prenez le temps de faire ce petit exercice, que vous constatiez que ce qui vous met en joie aujourd’hui est exactement la même chose qu’il y a dix, vingt ou cinquante ans. Ce sont tous ces moments où l’on se sent, de manière fugace et impalpable, connecté au monde, inclus dans un tout qui nous englobe et nous dépasse. D’ailleurs, la gratitude est cousine de la joie. 

Mais une fois cette liste écrite, pour qu’elle puisse être utile dans le futur, il faut tenter de dégager des catégories. Etes-vous réjoui par le partage, ou par le mouvement? Par l’action ou par la création? Lorsque je m’étais pliée à l’exercice, j’avais découvert cinq sortes de joie. Parmi elles, le lieu, le partage et la nouveauté. Quelles seront les vôtres? 

Imaginons que vous soyez aussi sensible aux lieux, qu’ils soient intérieurs ou extérieurs. Vous pouvez alors vous demander quels lieux spécifiquement vous procurent un sentiment de joie. Est-ce d’arpenter une ville inconnue ou bien de marcher dans un chemin avec votre chien? Peut-être est-ce plutôt le sentiment de liberté que vous éprouvez alors. Alors vous pouvez vous demander si vous avez assez de liberté dans votre vie… Parfois, la joie n’est pas là où l’on croit. Il faut creuser encore…

Que ressentez-vous lorsque vous êtes chez vous, dans une pièce spécifique, que vous avez pris soin d’aménager à votre goût ou bien dans la maison de votre enfance? Il est important de cerner, précisément, ce qui déclenche le sentiment de joie afin de pouvoir le cultiver, et le susciter plus volontairement. Je sais par exemple qu’être dehors, juste avant le lever du soleil, est un moment privilégié pour moi. Je me sens alors à ma place dans l’univers. Du regard, j’ai l’impression d’absorber toutes les couleurs, et toutes les impressions. Aussi, si je veux bien entamer ma journée, il me suffit de sortir à ce moment-là. 

Créer un environnement favorable à la joie permet d’avoir une attitude plus active et d’éprouver une joie plus dense. Peu à peu, en pratiquant volontairement, on s’éloigne des gouffres qui parfois nous aspirent dans leur vortex négatif. Au sentiment de solitude, se substitue celui d’être relié au monde, aux autres, car la joie n’est jamais autarcique. Elle est tournée vers nos semblables et même nos dissemblables. 

Si la nouveauté vous procure de la joie, comment allez-vous pouvoir la favoriser? Allez vous apprendre une langue ou la pratique d’un instrument? Partirez-vous en voyage? Aurez-vous le courage d’engager la conversation avec une nouvelle personne tous les jours? Allez-vous sauter en parachute, créer un podcast, faire le tour du monde à la voile? Jetez des idées sur le papier, et sentez ce qui vous fait vibrer. Si cela vous effraie un peu, tant mieux : vous êtes sur la bonne voie, et la joie n’en sera que plus intense!

Lorsque l’on a une pratique artistique, je crois qu’il est important de pouvoir s’abreuver à cette source-là, qui ne dépend de personne d’autre que soi. La pleine conscience aide à saisir tous ces moments qui balisent le processus, et permet de se réjouir, par exemple, d’un seul trait de pinceau. Le geste. La douceur du papier. La peinture qui brille à la lumière puis sèche doucement. L’amplitude du trait. La pureté de cette seule marque. 

Contrairement à la croyance populaire qui véhicule l’image de l’artiste torturé par l’accouchement sans péridurale de son œuvre, je suis persuadée que la création vient d’un lieu en soi où règne l’abondance, et pas la pénurie. La création vient d’un trop-plein, pas d’un rationnement. 

Aussi, il est important de prendre le temps de faire régulièrement le point : ce que je suis en train de faire m’apporte-t-il de la joie? Si non, puis-je agir sur mes pensées pour que ce soit le cas? Si ce n’est pas possible, il faut peut-être envisager de faire autre chose, ou autrement… Ce qui est valable dans l’art l’est aussi dans la vie : pour trouver la joie, il faut aller vers ce qui nous fait grandir.

Mon billet ne serait pas complet si je n’ajoutais pas ceci : il ne faut pas perdre de vue que pour pleinement apprécier la joie, il est nécessaire d’aimer aussi son pendant, la tristesse. 

Bonne semaine à tous et n’hésitez pas à déposer en commentaire vos bulles de joie… 

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

4 commentaires

lewerentz · 21 novembre 2019 à 7 07 01 110111

Très intéressant et… effrayant. Parce que moi, c’est un sentiment que je connais peu ou n’ai pas l’impression de bien connaître. Je dis « je suis contente de/que… » mais pour moi c’est un sentiment moins fort, plus faible « qu’être en joie ». Pourtant, en lisant ta liste, je m’y retrouve aussi. Ouf!
Concernant la création, je suis totalement d’accord pour dire qu’elle part d’un trop-plein et non d’une sécheresse. Pour ma part, si je n’ai pas une idée en tête, inutile de sortir mes pinceaux. Mais, il est vrai que ce n’est qu’un hobby.

    Gwenaëlle · 21 novembre 2019 à 22 10 54 115411

    Merci pour ton commentaire Barbara. Comme je le disais, tout cela est très personnel, c’est difficile de parler d’intensité… Certaines personnes ressentent des émotions très fortement, d’autres moins. Ça dépend aussi des moments de la vie je pense. Heureuse que tu sois d’accord sur le trop-plein! Bonne soirée.

gambadou · 23 novembre 2019 à 22 10 52 115211

Réflexion et piste très intéressante. Je me demande si je ne vais pas la reprendre, avec des variantes, pour un atelier écriture avec des quatrièmes, plus pour qu’ils voient les côtés positifs de leur vie.

    Gwenaëlle · 24 novembre 2019 à 10 10 24 112411

    Ah ce serait chouette! Tu me diras si tu le fais, j’aimerais bien savoir si ça marche. 😉

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