Quelques considérations personnelles sur le sujet de l’abstrait qui semble parfois un monde difficile à pénétrer…

On n’y comprend rien!

L’art abstrait ne se donne pas d’emblée, comme peut le faire l’art figuratif. Pas de bouquet de fleurs ou de visage immédiatement reconnaissable, mais plutôt un assemblage de formes, une juxtaposition de couleurs qui peut sembler au premier abord hétéroclite. C’est parce que l’abstraction est une soustraction : au réel, on retire quelque chose pour en faire ressortir l’essence. On est dans le ressenti, dans l’émotion. Cela demande donc de se mettre dans un certain état d’esprit pour recevoir, percevoir ce que l’artiste exprime derrière l’agencement des formes et des couleurs.

C’est certain : pour comprendre une œuvre abstraite, il faut des clés, que l’on n’a pas forcément. Alors cela peut nous mettre mal à l’aise de « ne pas savoir ». On se sent comme pris en faute quand on ne sait pas, surtout dans une société qui place le Savoir sur un piédestal! Peut-être faut-il changer de point de vue et aborder cette forme d’art avec sa seule curiosité en bandoulière? S’intéresser à l’artiste, à sa démarche, et éventuellement aller discuter avec lui, avec elle, plutôt que de rejeter d’emblée ce que l’on ne comprend pas.

Dans les toiles figuratives, il y a aussi des clés : historiques, politiques, religieuses. Quand Velasquez peint Les Ménines par exemple, il y a tout un jeu de regards et d’apparences qui traduit la vision que l’artiste a de sa fonction. On peut apprécier sa toile, sans forcément en saisir toutes les subtilités non plus. Ou mieux, cela peut nous donner envie d’en découvrir davantage!

Les Ménines, Diego Velasquez

Dans la peinture abstraite, le travail n’est pas clairement perceptible. La maitrise technique s’efface derrière l’abstraction. Mais comme le dit Fabienne Verdier, justement, une œuvre est réellement aboutie quand on n’en discerne pas la trame. Autrement dit, quand le labeur fourni par l’artiste ne se voit pas et que tout semble s’agencer avec évidence et facilité.

Un enfant de quatre ans pourrait faire la même chose!

Qui n’a pas entendu ce genre de commentaires, face à certaines œuvres? L’art abstrait obéit aux mêmes lois que le figuratif concernant le traitement des formes, des couleurs, des contrastes, de la composition. Un manque de maitrise conduit à un tableau qui n’atteint pas son but, qui ne « fonctionne » pas, de la même manière qu’une toile figurative non aboutie nous laisse indifférents.

Un enfant de quatre ans n’a pas les connaissances théoriques ni l’expérience nécessaires pour faire ce travail. Certains considèrent que déposer quelques touches de peinture directement du tube et les étaler à la spatule grossièrement constitue de l’art abstrait. Or, une toile abstraite n’est pas un barbouillage, mais la tentative d’exprimer d’une manière différente et personnelle, un instant saisi, une émotion vécue, une authenticité propre à l’artiste. Quand on peint de manière abstraite, c’est un peu comme si la réalité passait à travers divers filtres successifs, ou bien dans un alambic. Au départ on a des pommes, et à l’arrivée, on a de l’essence des pommes…

Joan Mitchell, Girolata Triptych

Je peins des paysages remémorés que j’emporte avec moi, ainsi que le souvenir des sentiments qu’ils m’ont inspirés, qui sont bien sûr transformés… 

Joan Mitchell

L’art abstrait, parfois très expressif et spontané, peut aussi nous ramener vers l’enfant qui est en nous. Tout le monde n’est pas à l’aise avec cet aspect-là des choses. Mais enfantin ne veut pas dire infantile… Cela peut être une invitation à se défaire de l’esprit de sérieux, à accepter de ne pas tout comprendre et à revenir vers cette vision solaire, joueuse, joyeuse de la vie, qui célèbre l’élan vital sous toutes ses formes.

Tout sauf l’indifférence!

De la même manière qu’une personne qui nous agace appuie sans le savoir sur un point sensible en nous, sur lequel on pourrait utilement s’interroger, une toile qui provoque le rejet ou la consternation a peut-être aussi quelque chose à nous apprendre sur nous-mêmes. Aussi il peut être enrichissant de changer de viseur et d’aborder les artitstes et leurs créations avec un esprit curieux plutôt qu’avec un esprit qui juge et tranche. L’expérience prouve que l’on a aussi beaucoup à apprendre de ce que l’on n’aime pas! L’important, c’est d’apprendre, de comprendre, ou de projeter un peu de lumière sur certaines zones qui étaient restées dans l’ombre ou dans le flou. Bien sûr, cela ne veut pas dire non plus qu’on va tout aimer et être d’accord avec tous!

N’oublions pas que l’art est d’abord là pour provoquer une réaction, qu’elle soit positive ou négative. Tout sauf l’indifférence! Il est aussi une invitation à l’échange et à la connaissance mutuelle. Et pour moi, cet aspect-là est le plus important. A mes yeux, l’art, plus qu’un sujet d’admiration sur un mur, est une invitation à rencontrer, à échanger, à mieux comprendre ce qui nous anime, nous, les humains. Et la relation qui peut s’établir entre une toile (ou n’importe quelle autre forme de création) et le spectateur est le véritable enjeu du travail des artistes.

C’est un passage, une porte qui s’ouvre, un univers qui se dévoile…


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