9 avril 2021

Hier à la radio, une émission sur Frantz Fanon. Que je ne connaissais pas. Dont je n’avais jamais entendu parler. Mais ces mots : “violence nécessaire”, pour expliquer comment se libérer du joug de la colonisation. 

Curieusement, en écoutant cela, j’ai pensé à mon enfance, à mon éducation. Quelques semaines avant sa mort, ma mère s’enorgueillissait encore de “ne m’avoir rien passé”. Ce qu’aucun parent – et aucun gouvernement – ne devrait oublier, c’est que l’extrême rigidité appelle, un jour ou l’autre, la cassure. 

Hier, j’ai sorti mes chiennes tôt le matin, il faisait encore nuit. Un autre chien a déboulé du néant et commencé à les chiquer. Elles se sont défendues, dans un bel ensemble de crocs et de grognements, et l’autre a battu en retraite. Mais ma petite beagle a continué à lorgner derrière elle, sur plusieurs mètres, pour vérifier que l’assaillant ne revenait pas à la charge. Comment les animaux gèrent-ils la violence? Ils ont sans doute une réponse beaucoup plus adaptée que la nôtre : coup de stress sur le moment, défense ou soumission, et puis ils passent à autre chose. Quand nous, nous remâchons cela toute la journée. Voire toute la semaine. Voire des années! 

Je regarde deux choucas construire leur nid dans le conduit d’une cheminée. Patience et ténacité. Appropriation du territoire. Seuls les goélands, dans leur dédaigneuse indifférence, semblent ne pas comprendre le message. Guerre sur les toits. C’est un autre genre de feuilleton, que je suis par la fenêtre, en buvant mon thé.

Parfois les journées ressemblent à cela : un éparpillement, des idées disparates qui partent chacune dans leur direction. Il faut les laisser vagabonder, car en général, j’en retire quelque chose. Une petite illumination, ou l’éclairage d’une zone qui, jusqu’alors, était restée dans l’ombre. Et moi, j’aime bien éclairer les zones obscures. J’aime bien comprendre, et je crois que c’est cela mon moteur. Comprendre est le premier pas pour sortir de certaines situations. 

J’ai eu, il y a longtemps – du temps où l’on ne pouvait discuter à distance que par téléphone – une discussion avec un ami qui soutenait que comprendre, c’est pardonner. Je n’en ai pas démordu depuis : comprendre, c’est comprendre. Et pardonner, c’est un autre mouvement. J’ai toujours du mal avec cette notion, qui conduit souvent ceux qui se sont mal comportés à attendre une absolution qui les dédouane de leur responsabilité. Ils implorent, on pardonne, et aussitôt ils reprennent le cours de leurs activités sans rien changer. Comprendre, c’est pour soi. Pardonner, c’est pour soi ET pour l’autre. Voilà pourquoi il me semble que les deux ne sont pas automatiquement liés. 

J’ai une lancinante envie d’Italie. Cueillir quelques brins de romarin dans le jardin me suffit pour imaginer la foccacia chaude, avec de petits grains de sel dessus. (il est beaucoup  trop question de pain dans ce journal, non?) Et puis les maisons, les couleurs, les parfums, le vin rouge pétillant, les gelati con panna et surtout la langue, la langue qui coule et volute. Y a-t-il plus sexy qu’un Italien qui parle français comme ça? 

Stefano di Battista, dans l’émission Open Jazz, le 31 mars 2021

Pour finir et pour rester dans l’Italie rêvée, ces mots de Goliarda Sapienza, sur l’art et l’artiste.

Voilà : aujourd’hui, l’artiste est seul. Personne n’a le courage de prendre la responsabilité de dire : « Le tableau de Simona Weller ou de Titina Maselli me « parle », à moi, et en tant que tel je l’estime comme quelque chose de digne d’être considéré, qui distrait, qui donne du bonheur. Parce que, en fin de compte, qu’est-ce que l’art sinon un divertissement ou une consolation ou du repos, des fatigues quotidiennes, de la douleur, de l’ennui?”

Goliarda Sapienza, Carnet, p 156
Camogli, Italie

A lundi!


12 commentaires

Prévost · 9 avril 2021 à 16 04 59 04594

J’aime beaucoup !

Alain Orsot · 9 avril 2021 à 17 05 08 04084

Très beau texte, j’adhère ! 🙂

    Gwenaëlle · 9 avril 2021 à 21 09 32 04324

    C’est le genre de commentaire qui fait toujours plaisir! 😃 Merci.

Catherine Villanova · 10 avril 2021 à 10 10 52 04524

C’est un plaisir, Gwenaëlle, de vous retrouver à travers ces textes très personnels (bien que vos tableaux nous parlent de vous quotidiennement 🙂 )

    Gwenaëlle · 10 avril 2021 à 14 02 15 04154

    Merci Catherine! Au plaisir de vous revoir en Bretagne bientôt j’espère !

Anne Pellizzari · 10 avril 2021 à 13 01 56 04564

Quel régal cette écriture!!!!!! et comme je suis italienne …… merci pour ce beau partage.

    Gwenaëlle · 10 avril 2021 à 14 02 16 04164

    Merci! Quelle chance d’avoir des racines dans ce formidable pays! 😁

LEYMONIE Frédérique · 11 avril 2021 à 17 05 47 04474

Je reconnais parfaitement la logique des idées qui vont et viennent au grès d’une journée qui passe. Merci pour ce partage dans un texte très vivant, très coloré, qui donne envie d’en faire autant. Belle journée Gwenaëlle.

gambadou · 17 avril 2021 à 22 10 12 04124

Je ne suis pas sûre d’adhérer à la définition de l’art de Sapienza. Je préfère ce que tu en dis « éclairer les zones obscures »

    Gwenaëlle · 17 avril 2021 à 22 10 28 04284

    Pareil pour moi, mais sans que je puisse exactement mettre le doigt sur ce qui me chiffonne dans cette défintion…

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