12 avril 

Le soleil coule à flots, découpe des ombres nettes. Paysage géométrique de la ville, sectionné en formes de lumière et d’ombre. Le végétal par touches, comme une esquisse brouillonne de la matière. Je suis à la recherche d’idées. Elles semblent arriver du ciel, comme la lumière. J’imagine quelque chose de joyeux, de coloré, qui contraste avec l’humeur ambiante. De la géométrie. Des couleurs franches. L’univers du cirque, ou de la fête foraine. 

Malgré quelques jours de repos, encore beaucoup de choses en tête, tendance à surcharger mon cerveau, à flirter avec de nombreuses directions en même temps. Je me rappelle à l’ordre. J’essaie de revenir au centre, à ce qui est prioritaire. Mais ce qui est vraiment prioritaire semble toujours rejeté à la marge. Priorités de qui d’abord? Les miennes ? Celles qu’on attend de moi ? Celles qu’imposent la société ? Parfois, difficile de faire la part des choses. Alors suivre ce qui excite, stimule. C’est toujours mieux. 

Dans les podcast américains – ou anglais – tous les invités déclarent en préambule : Thank you for having me, I’m so excited to be here! On pourrait se le dire chaque matin, en ouvrant les yeux. Regarder quelques secondes autour de soi, retrouver son environnement familier, et puis penser au jour qui vient, et dire : je suis tellement excitée à l’idée de vivre cette nouvelle journée! En l’écrivant, je me rends compte de l’inanité d’une telle pensée. C’est si peu français cet enthousiasme-là, tout en dents blanches et queue de cheval sautillante! Ici, on a le réveil Jean-Luc Godard : café, cigarette, pieds traînants, cheveux ébouriffés et barbe de trois jours. On ricane en lisant le journal et, au maximum de l’enthousiasme, on se fend d’un ouais, pas mal… Alors évidemment, les journées ne commencent pas comme outre-Atlantique. La frénésie, qui bouffe des amphétamines au breakfast et dort sur un trampoline, n’est pas au rendez-vous. 

So excited to be here

Je me demande à quel point le poids de la culture nous conditionne. Parfois je me réveille, vachement contente d’être là. Et puis d’autres matins, envie de glisser le nez sous la couette, dans l’épaisseur de mon odeur, à rester rêvasser sans rien faire. No so excited to be here…

Je lis un livre, deux en fait. Je travaille sur mon cours hebdomadaire, sur un cours en ligne que je vais créer, et sur une idée qui a germé pendant que je réfléchissais à tout ça. Déjà trop. Le voisin démarre son karcher et ma concentration part en semoule. Je suis trop sensible au bruit, aux bruits des autres. Les ronronnements, aboiements, cris, déclarations avinées des samedis soirs (avant, quand on avait encore le droit de vivre) ont le don 1, de me réveiller, 2, de m’exaspérer et 3, si ça dure, de me rendre potentiellement criminelle. Qui a inventé cet outil barbare, le karcher? C’est comme les taille-haies, les aspirateurs à feuilles (qui les repoussent plutôt que de les aspirer…), les ponceuses, les scies circulaires, les coupe-carreaux, les meuleuses… Cet inventaire, on dirait une autre chanson à la Boris Vian, qui ne sent pas la vinaigrette, mais le bricolage du dimanche. 

Depuis qu’on est environné d’ordinateurs, tablettes, smartphones, je sens que j’ai moins de facilité à me concentrer. Mon attention est plus vite et facilement divertie. La seule chose qui me happe encore durablement : la lecture d’un livre palpitant. Là, je suis aux abonnés absents, comme je l’ai toujours été quand un livre me plait. Mais quand j’écris, je me surprend à aller faire une recherche sur internet, répondre à un message, suivre ce qui se passe sur Instagram, aller me préparer un thé, me dégourdir les jambe. Comme si mon corps, autant que mon cerveau, n’acceptait plus de rester en place, de se concentrer sur ce qu’il a à faire. Je me lève, marche, descends, remonte, oublie, repars, reviens. Suite fragmentée d’instants, qu’un fil de plus en plus ténu, relie. Le karcher s’est arrêté cinq minutes et c’est comme si, soudain, la friture sur la ligne avait stoppé. Mais elle reprend. 

Je bâille. Sommeil encore aléatoire. J’ai remonté le temps dans mes calepins. Chaque matin, je note : Très mauvaise nuit, mauvaise nuit, nuit trouée, nuit trop courte, nuit agitée, et enfin, une “bonne nuit”, suivi du commentaire : pas étonnant, vu les précédentes. Il y a parfois aussi une “nuit atroce” qui signale que j’ai touché le fond en matière d’insomnie. Il parait qu’on vieillit plus vite quand on est en déficit chronique de sommeil. Comme je dors mal depuis plus de vingt ans, j’en déduis que j’ai déjà perdu une grand part de mon crédit. J’envie les gens qui, comme des marmottes, posent la tête sur l’oreiller, grimpent dans le train du sommeil et arrivent à la gare d’un matin nouveau, bien reposés, et prêts à attaquer la journée. 

La semaine dernière, quand j’ai exposé à mon médecin mes problèmes de sommeil, il m’a  demandé ce que j’avais essayé. TOUT, docteur. Absolument tout! Et je peux le révéler maintenant : rien ne marche durablement. Alors j’en déduis que l’insomnie fait sans doute partie de moi ou de mon patrimoine génétique. 

Et si j’essayais, à trois heures du matin, de me dire : je suis si excitée d’être réveillée au milieu de la nuit!!!

Peut-être finirais-je par vivre ces heures curieuses – creuses, furieuses, rêveuses – autrement?


6 commentaires

Martine Leroy · 13 avril 2021 à 4 04 41 04414

Si cela peut vous rassurer et réenchanter vos jours et vos nuits nous sommes deux sur ce mode d’emploi, merci de votre si belle traduction et continué d’écrire votre journal, la mélodie est belle si le moral lui brille moins. L’effort n’est pas vain, la poésie transpire … comme nous d’un trop plein de pas assez en sommes ! Belle journée et bonne nuit !

    Gwenaëlle · 13 avril 2021 à 8 08 21 04214

    Je crois, en effet, que l’insomnie est plus courante qu’on ne l’imagine, surtout en ces moments perturbés et perturbants. J’aime beaucoup votre formule : un trop plein de pas assez… c’est exactement ça !

kathel · 13 avril 2021 à 15 03 13 04134

Le sommeil aléatoire, je connais bien, et depuis environ vingt ans aussi… Du coup, si j’ai assez bien dormi, et que je me réveille vers cinq heures, je suis d’humeur « so excited » !

    Gwenaëlle · 13 avril 2021 à 18 06 15 04154

    Il y a longtemps, ne pas dormir m’énervait, mais j’ai fini par en prendre mon parti (sauf si ça se reproduit trop souvent…) et même j’apprécie ces heures très calmes. Parfois même, je travaille et suis efficace!

Mébul · 13 avril 2021 à 23 11 53 04534

Avez-vous essayé, lorsque vous êtes allongée, de vous concentrer sur votre respiration en ne pensant qu’à elle et en respirant profondément et calmement ?

    Gwenaëlle · 14 avril 2021 à 8 08 52 04524

    Oh oui, ça et tant d’autres choses… 😩

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