14 avril

Un bruit de sonnette dans la rue. Conciliabules et éclats de rire. Mon voisin semble se lancer dans la location de vélos. Vélo, vélo… Mon tout premier, était-il rouge ou bleu? Bleu, il me semble, avec de petites roulettes à l’arrière, que j’ai gardées bien trop longtemps. Au bout d’un moment, je n’en avais plus qu’une – elle ne servait à rien – mais hors de question de me la retirer! J’étais d’autant plus entêtée que l’on voulait toujours me faire faire ce que je ne voulais pas.

C’était à Verdey. Mon lieu préféré d’enfance. Mon paradis, mon jardin secret, le lieu de toutes les fantaisies. Le lieu de la liberté surtout. Avec mon amie Nelly, je me souviens de balades sans fin sur nos vélos, sur les routes qui sillonnaient les champs de la Marne agricole. Rouler sur les bulles d’asphalte cuites par le soleil. Entendre le chant de l’alouette, si haut dans le ciel bleu. Voir le jaune du colza, le vert du maïs. Parfois nous allions chez elle, pour jouer dans les meules de foin ou dans son grenier. D’une manière ou d’une autre, il était toujours question de construire des cabanes. 

A Verdey, le jardin était mon domaine. Traversé par un rû, rempli de vieux fruitiers, de pivoines, de lilas, d’ombre et de lumière. Je me demande à quel point on est marqué par ses premières expériences. C’était une vieille maison, dans un village où vivaient seulement quelques familles. Je devais avoir quelques semaines la première fois que mes parents ont commencé à la louer. Je m’imagine, bébé, posée quelque part dans l’herbe folle, sous la caresse de l’ombre des feuillages, dans le zézaiement des insectes et le parfum des fruits d’été. Qu’est-ce qui s’est imprimé en moi à ce moment-là? 

C’est à ce jardin que je fais remonter mon amour de la nature, du dehors, du végétal et de l’eau. Je ne suis sûre de rien, mais cela me plait de croire à cette histoire, à ces premiers émois sur ma peau de bébé sans mots. Une impression sans intermédiaire sur mes sens aux aguets. Quelque chose de tendre et de doux, une profusion généreuse, bercée par le murmure joyeux du ruisseau. 

Est-ce ce que je veux retrouver dans les monts d’Arrée? Est-ce un retour à la source de tous les bonheurs, à l’émerveillement des premières découvertes? Marcher sur un chemin peut amplement suffire à mon bonheur. Contempler la mer, la vraie, ou celle moutonneuse des arbres d’une vallée suffit à m’insuffler une joie presque incompréhensible, tant elle me dépasse, et semble déborder de partout. 

Photo by Yaopey Yong on Unsplash

Le vélo, bien sûr, instrument formidable pour arpenter un coin de pays, en découvrir les chemins secrets, les fontaines cachées, les vues inspirantes. Mais plus encore la marche, qui remet de l’ordre dans les pensées et épuise sainement le corps. 

Je ne joue pas le jeu aujourd’hui, ma pensée m’arrête en plein vol, je cherche à revenir vers un autrefois qui n’existe plus. Les sages disent qu’il ne faut s’attarder ni sur les mauvais moments, ni sur les bons. Ne pas chercher à retenir. Laisser couler la vie, comme l’eau dans le ruisseau du jardin, qui coulait sur les pierres, et permettait à la menthe et au cresson de proliférer sur ses berges. Laisser les pensées, les souvenirs lentement se déliter, et tenter de demeurer dans le présent. Ou plus exactement dans la présence à l’instant. Avons-nous su le faire un jour et l’avons-nous oublié? Ou bien cette entreprise a-t-elle toujours été ardue pour l’humain? Est-ce ce que Montaigne entendait par rester en repos sans sa chambre? On voyage à une vitesse folle dans sa tête. On fait des sauts de centaines de kilomètres, de dizaines d’années, avec une agilité incroyable, et on n’arrive pas à rester là, simplement là, ici et maintenant. Quel paradoxe! 

J’ai toujours bien aimé la chanson de Montand, A bicyclette. Peut-être parce que ma grand-mère la chantait, ou qu’elle était, comme toutes les femmes de sa génération, un peu amoureuse de cet Yves, chanteur, hâbleur, comédien et pourvu de tant de facettes qu’à la fin, on ne s’y retrouvait plus… Je suis remontée sur mon vélo la semaine dernière, après des mois, et des mois d’interruption. L’année passée, j’ai dû l’utiliser à peine quelques fois, pour aller à la plage. Ma veste d’été était encore dans le panier, à l’arrière.  Je vais en faire davantage cette année, si je parviens à prendre le temps. Je pourrai mettre mon matériel de dessin dessus, et hop, partir sur les chemins. Oui, je me vois déjà mettre pied à terre à chaque fois qu’un endroit me plaira, prendre une feuille, un fusain, et tracer quelques lignes, à peine un souvenir que je retravaillerai plus tard, dans mon atelier, mais sans m’attacher, sans revenir vers le passé ou me projeter dans le futur.

En restant là, avec juste ce qui est. 


1 commentaire

martiphil5 · 15 avril 2021 à 5 05 44 04444

« Il n’y a pas de plus grande joie que de connaître quelqu’un qui voit le même monde que nous. C’est apprendre quel’on était pas fou. » Christian Bobin

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