Ce matin, à six heures j’ai ouvert les yeux, un pied encore dans des rêves de poussière et d’ennui. Dix minutes plus tard, j’étais dehors, prête à reprendre la marche rapide que j’avais abandonnée depuis trop longtemps. Le sentiment de liberté incroyable que j’éprouve à marcher ainsi, dans la ville déserte, nettoyée de ses scories par l’air de la nuit. La joie de voir le jour se lever, et le bleu se diluer peu à peu, effaçant les dernières étoiles.

Cette faim de beauté. Cette faim de voir la vie se renouveler avec le jour. Ah, me dis-je, pourquoi perd-on en grandissant, la plupart du temps, cette capacité à aimer ce qui est là, juste sous nos yeux?

Le merle chanteur déploie sa mélodie, et puis l’interrompt un instant pour me regarder passer, avant de reprendre de plus belle, puisque je ne suis pas  un danger. Le pêcheur quitte le port, moteur au ralenti, et l’eau derrière lui fait une traîne d’écume qui va s’évasant, blanc sur noir.

Tout cela, comme un royaume qui tient dans la main. Mes doigts suspendus au dessus du clavier. Comment trouver les mots qui diront à la fois la sincérité, la beauté et la simplicité du monde? Certains matins inspirent plus que d’autres, et font naître une sorte de nostalgie curieuse, qui n’est pas vraiment nostalgie, mais que j’appelle ainsi, faute de mieux. Plutôt l’envie de retourner vers ce qui a été perdu, ou oublié. Comme un pays d’enfance vers lequel on reviendrait.

Seulement, vu du ciel, le pays d’enfance a rétréci, et tout a changé. Le jardin sauvage a été rasé, aplani, et domestiqué. Le village n’est plus un domaine, mais un petit hameau de quelques maisons, avec des champs bien peignés tout autour. La rouille a été traquée. Les bois vermoulus remplacés. Le bûcher réaménagé en maison d’amis. Tout change et évolue, et c’est normal.

Je ne sais pas ce que je veux dire en écrivant cela. Que la vie va et que c’est bien, sauf si cela ne va pas dans le sens de notre humanité? Que la vie est mouvement, et qu’il faut être dedans, comme un nageur expérimenté, sauf si l’eau est polluée, corrosive, dangereuse?

J’ai parfois une sensation de décalage. Il y a ce qui est là, sous nos yeux, simple et magnifique, et puis il y a ces forces qu’on ne voit pas, qui ourdissent dans le secret des cabinets, des plans qui ne sont pas pour nous, qui vont contre nous, qui veulent nous vendre la sécurité contre la liberté, la sophistication hors de prix contre la simplicité généreuse, l’oxygène en bouteille contre l’air des cimes. Il n’est pas question de complot, mais de deux forces qui s’affrontent. L’élan vital et le désir mortifère. La pulsion de vie, et la pulsion de mort. On ne sait pas toujours de quel côté on penche. Le choix n’est pas si facile qu’on le croit. Bien sûr, on veut la vie, mais la pratique-t-on vraiment? Dans notre quotidien, dans notre chair, dans nos pensées?

Comment, moi, je pratique la vie… Voilà ce que je me demande. Et le fais-je assez? Est-ce que j’étends ma capacité vitale dans toutes les directions? Est-ce que je manifeste cet amour pour ce qui est, ou bien est-ce que je passe mon temps à vouloir autre chose, différemment, plus, mieux? Je souris. Je disais hier que l’écriture est une porte, et je constate une fois encore, qu’elle débouche sur quelque chose – des évidences? – que je ne voyais même pas quand j’ai posé mes premiers mots.

La vie, quelle facétie!


4 commentaires

martiphil5 · 21 avril 2021 à 6 06 17 04174

…magique de bon matin de recevoir ainsi une bouffée d’air si sain et d’emboîter le pas sur celui d’une ombre vivante, un double de soi qui ressent exactement les mêmes sensations, les mêmes désirs de profondeur, de sincérité, de pureté, la même quête d’élans de simplicité dans la profondeur des vibrations d’autant plus…. au contact de la nature. Oh merci de trouver les mots pour traduire avec tant de justesse ce qui se passe dans le cœur d’une femme rêveuse en mal de justesse avec son moi le plus profond. Il n’en faut ni plus ni moins, parfait laisse, cette sorte de souffrance aussi agréable qu’inquiétante se définir oui parfaitement par le premier terme de ta page : « faim de beauté » . Au delà de la mascarade des jours auxquels il faut bien répondre simplement présente tu sais regarder, observer, capter le meilleurs des instants magiques du presque silence d’une matin plein de charme. La marche solitaire comme toi je la pratique dès le matin en saluant le lever du soleil sur les cimes, le chant des oiseaux, c’est l’étincelle, spectacle gratuit, puissant, rien ne m’échappe, les odeurs, la simple pâquerette, la perle de rosée, la fraîcheur stimulante… Rechargée à bloc pour la journée, comme hier je retourne à mes aiguilles et mes étoffes et je crée une robe de déesse grecque toute blanche sur mon mannequin. Les aiguilles me piquent souvent mais je les supportent sans broncher, en quête de beauté spirituelle encore c’est certain… bonne journée et bonne pêche aux mots « G » comme « Généreuse » plume pour tes fidèles lectrices

    Gwenaëlle · 21 avril 2021 à 8 08 07 04074

    Quel plaisir de lire aussi tes commentaires! Et de voir que la beauté, l’envie, sont partagées par d’autres qui rêvent aussi d’un « ailleurs » ou d’un « autrement » plus conforme à notre humanité. Cette capacité à saisir l’instant, à s’en repaître, demande une certaine discipline. C’est plus facile certains jours que d’autres. Je suis curieuse de voir ce que tu crées avec ce « fil d’Ariane » que tu sembles manier avec dextérité (même si ça pique un peu parfois!)… A bientôt!

martiphil5 · 22 avril 2021 à 7 07 06 04064

Promis ! Pour patienter puis-je te conseiller une lecture tonifiante pour « ressavourer » le plaisir des voyages sans interdits … il s’agit d’un ouvrage de Marie Rouanet que j’ai trouvé à la bibliothèque municipale ces jours :  » Dans la douce chair des villes » tout y est au niveau des ressentis du quotidien mais dans une énergie positive qui fait du bien, de la dentelle des sentiments pour celles qui comme nous aimons nous imprégner de toutes vibrations silencieuses.

    Gwenaëlle · 23 avril 2021 à 17 05 45 04454

    Merci pour ton conseil! Je vais voir si je peux me le procurer. 🙂

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