Publiée en deux tomes chez Points – L’art de la vie puis L’esquisse d’un rêve – la formidable saga de Kristin Marja Baldursdottir fait 1200 pages, mais se lit presque d’une traite. Portrait d’une femme artiste qui marche vers la liberté, c’est aussi le récit d’un pays – l’Islande – qui sort peu à peu de ses brumes ancestrales pour aller vers la modernité.

Tout commence en 1915, lorsque Steinunn, mère de six enfants et veuve d’un pêcheur, décide de partir dans le nord de l’Islande pour permettre à ses enfants de recevoir une éducation. Là, alors que les plus âgés travaillent à saler le poisson pour gagner suffisamment d’argent, Karitas, plus jeune des trois filles, s’occupe des pièces qu’ils habitent, du linge et du petit frère Pétur. Sa débrouillardise fait merveille et son goût pour le dessin est remarqué par une certaine Madame Eugénia qui, après lui avoir donné des cours, décide de lui offrir une formation à l’école des Beaux-Arts de Copenhague.

P1050852

Lorsqu’elle revient en Islande, Karitas rêve d’ouvrir un atelier, d’exposer ses œuvres, mais comme elle a d’abord besoin d’argent, elle part dans le nord, travailler à la salaison du hareng. Là, sa route croise celle de Sigmar, l’homme le plus beau du pays. Et sa vie s’en trouve bouleversée. Bientôt enceinte, vivant dans la maison en tourbe de Sigmar, isolée et vite désespérée, Karitas voit ses rêves artistiques sombrer. Cependant, malgré l’adversité, la nature souvent hostile, les enfants et l’absence de son pêcheur de mari, elle continue à créer.

Il lui faudra mettre sa santé en danger, frôler la folie puis se remettre pendant treize années auprès d’une femme qui sera pour elle comme une autre mère pour qu’elle se décide enfin à suivre son chemin. Un chemin semé d’embûches et de rencontres, d’amours et de création.

Formidable roman, l’histoire de Karitas traverse le XX ème siècle, avec ses bouleversements politiques, économiques, artistiques. Chaque chapitre s’ouvre par la description d’un tableau de l’artiste. L’occasion pour l’auteure de décrire l’Islande, ses paysages époustouflants, ses habitants et leurs mœurs.

Tabliers sur une corde à linge, 1923

Dessin au crayon

Le vent vient de toutes les directions. Le ciel est gris, les arbres déguenillés après l’hiver. La rue est petite et étroite, les alignements des maisons sont comme des châteaux de cartes bas de toit. Les gens se réveillent, par les fenêtres entrouvertes, j’entends des voix, des cliquetis d’assiettes. […] Mais je ne regarde pas la maison, je vois seulement la lessive immaculée flottant sur la corde à linge, près des marches de l’entrée. Les tabliers de ma mère. Trois grands tabliers, blancs, solides. Les plastrons pendent la tête en bas, les rubans que l’on noue à la taille se bagarrent avec frénésie.

Karitas vit pour son art et lui sacrifie tout. Elle doit se battre. En permanence. Contre son statut de femme, contre la maternité, contre son mari, contre la tradition qui voudrait qu’elle soit bonne ménagère et bonne cuisinière avant tout. Elle doit aussi lutter contre elle-même, surmonter ses déchirements et combattre les peurs qui l’habitent : quitter son pays, se lancer dans le monde, y trouver sa place, renoncer aux attaches…  Personnage émouvant par sa force mêlée de fragile sensibilité, mais non dénué d’ambivalence et parfois de mauvaise foi (par rapport à Sigmar, notamment), farouchement indépendante, Karitas occupe une place centrale, mais tous ceux qui gravitent autour d’elle – famille, amis, relations – sont extrêmement bien campés : ses frères et sœurs, tous différents, sa mère, Sigmar et ses enfants, Pia, Elena, Dengsi, les amis…

Tout ces éléments contribuent à faire de cette histoire un ensemble cohérent et passionnant. A lire. D’urgence!

Karitas, L’art de la vie et L’esquisse d’un rêve, Points – Grands Romans